On s’attendait, comme le fera remarquer un député, à ce que le Gouverneur de la BCT s’illustre par son absence à la réunion de la commission des finances de l’ARP, consacrée ce mercredi 14 février 2018, à l’audition de la CTAF (Commission des Analyses Financières) sur la question de l’inclusion de la Tunisie par l’Union Européenne sur la liste des pays à haut risque en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Entouré de la majorité des membres de la CTAF, Chedli Ayari enfile son costume de président de cette Commission, endosse la responsabilité de tout ce qu’elle a fait et se présente, presque serein à l’ARP.

C’est devant une salle comble qu’il cède d’abord la parole au SG de la CTAF, pour un «bref» aperçu, pour les députés de la commission présidée par Mongi Rahoui, banquier de son état, sur le GAFI, la seule autorité que reconnaît la BCT en matière de lutte contre le blanchiment et la seule habilitée à délivrer un quelconque classement en matière de respect des règles y afférant, selon le gouverneur Chedli Ayari. Ce dernier, s’est d’ailleurs, à deux reprises, demandé ce «que venait faire l’Union Européenne (UE) dans cette affaire». Pour lui, cette dernière est une autre juridiction dont le gouvernement est le seul vis-à-vis, et non la BCT. Et Ayari de nier même la compétence de jugement de la situation de la Tunisie en matière de lutte contre le blanchiment d’argent à l’Union Européenne. «Pour qu’elle le soit, il faudrait qu’elle vienne sur place en Tunisie», a-t-il dit, ce qu’elle n’a pas fait. Et d’ajouter même, comme pour dégager la responsabilité de la BCT du classement de l’Union Européenne, que «Bruxelles s’est donnée plus de prérogatives qu’elle n’en a». L’appréciation est du domaine du GAFI et ce dernier a amélioré le classement de la Tunisie !

  • Le dossier à charge contre le gouvernement !

Chedli Ayari a démontré , copie des correspondances à l’appui et sur écran du Data-Show, que la BCT a toujours tenu au courant le chef du gouvernement, à qui il revient la responsabilité de prendre les mesures, législatives et réglementaires, pour l’application des recommandations du GAFI qui auraient pu la sortir complètement de ce classement. On apprend ainsi que la BCT a émis entre 50 et 60 courriers, restés en majorité sans réponse de la part des services du chef du gouvernement. Il indique même que «le 3 novembre 2017, les mesures à prendre par chaque ministère, ont été identifiées au cours d’une réunion avec le chef du gouvernement». Leur mise en application aurait pu éviter l’inscription dans la liste de l’Union Européenne. Il n’en a été manifestement rien.

Le QR (Question & Réponses) et la discussion avec les députés, suite à cette démonstration, par le courrier, montrera une conscience collective de la commission des finances de l’ARP que le Gouverneur de la BCT est un simple bouc émissaire livré par le gouvernement à l’ARP, pour expliquer son limogeage avant terme et surtout, selon les députés de l’opposition, d’Ennahdha et d’un député de Nida Tounes. Selon eux, le but de cette manœuvre est de cacher les défaillances du gouvernement dans la gestion de ce dossier de la liste des pays à haut risque en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme. Gouvernement qui serait, selon la majorité des intervenants, le seul, sinon le co-responsable dans cette affaire.

Ils n’oublieront pas, comme l’a fait le président de la séance Mongi Rahoui, d’égratigner Chedli Ayari, sur sa politique monétaire et son impact sur la situation économique. Il finira pourtant par dire que la CTAF est «un lanceur d’alerte et c’est au gouvernement de traiter les défaillances», pour démontrer encore que le Gouverneur de la BCT n’est qu’un simple bouc émissaire !

  • Hannibal et le GAFI

On apprendra aussi, de la bouche de Lotfi Hachicha, SG de la CTAF, que le GAFI avait par exemple demandé à la Tunisie de mentionner les ADM (Armes de destruction massive) dans la loi concernant la lutte contre le terrorisme et que cette mention avait été retirée par l’ARP qui devra l’ajouter.

On apprend aussi, de la même source, qui égrenait cette fois les efforts faits en Tunisie pour la lutte contre le blanchiment d’argent, qu’une opération de pistage des flux d’argent en cash transitant par la Tunisie, dite «Opération Hannibal», avait été lancée pendant l’été 2014 en coopération avec la Grande-Bretagne , et qu’elle avait permis de déceler les failles du système tunisien de contrôle de ces flux, dont une petite partie restait en Tunisie. Il annoncera ainsi la prochaine mise en place d’une plateforme qui permettra une meilleure surveillance, à grande échelle et en temps réel, de tous les mouvements de transfert d’argent en cash à travers toutes les institutions, douane et banques comprises.

Analyste en chef, Chakib El Adib, donnera ensuite illustration des notes accordées à la Tunisie par le GAFI en matière de conformité à ses recommandations et qui ont changé, entre le 4 novembre 2017 et le 27 janvier 2018, le classement de la Tunisie, de juridiction à haut risque à juridiction sous surveillance. Un changement qui a été rendu possible par le seul jugement pour crime de blanchiment d’argent rendu par la justice tunisienne. Ce qui reste trop peu, selon El Adib, pour améliorer l’appréciation du GAFI des améliorations faites par la Tunisie dans le ratio de l’efficience des mesures prises. Une efficience, dont la responsabilité revient à la justice et à la police.

  • L’affaire «Marhama» et le dossier de la BTE

Longuement, l’élue de l’ARP Leila Chettaoui parlera à titre d’exemple, de l’affaire de l’association «Qatar Al Khairiya» et de ses liens suspects avec l’association «Marhama» d’aide aux familles des anciens prisonniers politiques, des millions DT déposés dans ces comptes et des retraits qui en ont été faits en cash. Elle indique aussi que le ministre Mehdi Ben Gharbia avait dit que ce dossier serait entre les mains de la justice. Elle se demandera par la suite par quel hasard alors, le ministère des Affaires religieuses a-t-il pu signer, en décembre 2017, une convention avec cette même association « Marhama», dont le ministre Ben Gharbia a dit que son affaire est en justice ?

Notons aussi, dans ce déballage de soupçons de blanchiment d’argent, cette affaire de la BTE, rapportée par Samia Abbou. «Les employés de la banque nous en ont fourni les preuves écrites», a précisé sans autres détail la député Abbou.

  • Le dernier coup d’éclat de Chedli Ayari

Cette séance d’audition de la CTAF et de la BCT sur leur responsabilité dans le classement de la Tunisie, par l’Union Européenne, sur la liste des pays à haut risque en matière de blanchiment d’argent, a été aussi marquée par le coup d’éclat de Chedli Ayari. Conforté dans sa position de bouc émissaire du gouvernement de Youssef Chahed qui demandait sa tête à l’ARP, Ayari se rebiffe. Juste avant que les députés ne sortent pour une pause, il prend la parole pour dénoncer toute la campagne orchestrée, sans dire par qui, pour lui faire porter le chapeau de Youssef Chahed. “C’est mesquin, c’est petit, c’est vil. Je suis dégouté, je ne reste pas“. Démis par Chahed, il aurait ainsi préféré donner sa démission à l’ARP dont il a dit tirer sa légitimité.

Ce coup de gueule du ci-devant gouverneur de la BCT semble être le dernier. Sur demande du chef du gouvernement, Ayari a rencontré ce mercredi après-midi 14 février 2018, Youssef Chahed qui a entretemps fait une déclaration à Shems FM, en guise de «calumet de la paix».

Il n’est pas impossible, après que les deux hommes auront manifestement enterré la hache de guerre, que Chedli Ayari ne se présente plus, demain jeudi, à la plénière de l’ARP. Il éviterait ainsi que cette plénière ne se transforme en débat sur la politique de Youssef Chahed et sur la responsabilité de son gouvernement dans la crise avec l’Union Européenne, et se limitera à un simple vote sur la personnalité du nouveau Gouverneur de la BCT.

Khaled Boumiza

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