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Tunis : L’UGTT ou l’art de négocier en situation de prise d’otages

Romancier américain, Jeffery Deaver écrivait que «Dans une prise d’otages, la négociation est l’art de tester les limites». Une citation qui va comme un gant à ce qui se passe dans les négociations salariales dans le secteur privé, en cours depuis quelques semaines entre le syndicat ouvrier tunisien (UGTT) et l’organisation patronale du même pays (Utica). Cela n’enlève pourtant rien à l’art de négociation que maîtrise à la perfection la toute puissante centrale syndicale en Tunisie. Cela, surtout que face à elle, c’est un patronat, plus réactif que meneur dans ces négociations. Une négociation qui se fait aussi dans une situation où l’UGTT tient en otage toute une économie sous la menace de la grève générale dans tout le secteur privé et qu’elle avait maintes fois proférée.

Tout l’art de la négociation de l’UGTT est de mettre l’Utica dans l’engrenage des déclarations que la centrale syndicale ouvrière distille selon son gré dans des médias, socialement plus proches des ouvriers que des patrons. Déclaration après déclaration, dans le sens d’un accord à obtenir dans le droit fil de ses souhaits , l’UGTT essaie de mettre la centrale patronale devant le fait accompli découlant de ces déclarations. Toute réaction de l’Utica ne pourrait alors que, soit donner raison à l’UGTT, soit placer l’Utica dans la posture du coupable et de l’ennemi de la classe ouvrière.

  • Négocier avec tous les moyens, même ceux de l’intox

Les deux parties avaient déjà commencé  à négocier avant leur départ pour Oslo. Ils y recevront ensemble le Prix Nobel de la Paix, mais toujours dans le complet désaccord sur le taux et les conditions de l’augmentation salariale. Et jusqu’à cette date, et déjà avec la médiation du chef du gouvernement, la demande de l’UGTT était une reconduction des augmentations de 2014. Demande que refusait le patronat, toujours par la voie du médiateur Habib Essid.

Au retour d’Oslo, l’UGTT reprend ses menaces de grèves pour remettre la pression sur le patronat, sachant toujours que rien de nouveau n’était intervenu au niveau du chef du gouvernement qui avait déjà fait, depuis le 14 décembre, la proposition d’une augmentation de 40 dinars  qu’avait refusée l’Utica et introduit la proposition d’une reconduction de l’augmentation de 2014.

Le 23 décembre, la patronne des patrons rencontre le chef du gouvernement, en marge du dialogue national sur le secteur agricole et de la pêche. Elle déclare alors que la centrale patronale avait accepté la proposition du gouvernement concernant l’augmentation salariale dans le secteur privé. Publiquement, personne ne connaissait le montant de cette augmentation et personne n’en avait parlé, ni le chef du gouvernement ni la présidente du patronat. L’UGTT se précipite alors pour se féliciter de cette acceptation, mais en précisant en intox manifeste, que l’augmentation sera de 40 DT, comme elle le voulait.   Toujours dans la manipulation de l’opinion publique, Houcine Abassi «pousse même le bouchon» jusqu’à faire une déclaration où il remerciait le patronat en soulignant que le syndicat ouvrier acceptait la proposition du chef du gouvernement à contrecœur et «compte tenu de la conjoncture délicate que traverse le pays et par respect au gouvernement » et s’offre même la condescendance de conclure que «il est plus que jamais nécessaire de concilier entre l’impératif de l’efficacité économique et la préservation des intérêts des travailleurs.»

  • L’art de subir et de jouer au roseau, qui plie et ne rompt pas encore !

Ce n’est que plus tard que l’Utica se réveille pour essayer de rectifier le tir du SG de l’UGTT. Et c’est Wided Bouchammaoui qui s’y colle en précisant, sans autre forme de détails, mais certainement par respect au médiateur qu’est Habib Essid, que «la nouvelle proposition est différente de la proposition précédente d’une majoration de 40 dinars». Elle n’en dira pas plus. Or, la proposition que Habib Essid avait faite à Wided Bouchammaoui et qu’elle avait acceptée, elle aussi certainement bien malgré elle et compte tenu de la conjoncture de haute tension sociale, était selon nos sources, d’une augmentation d’un taux de 6 % majorée de 10 DT assortie de  mesures d’accompagnement pour les entreprises pour certains secteurs sinistrés, de la part du gouvernement. Une proposition que ne semblait manifestement pas vouloir accepter l’UGTT ou du moins voulait-elle ainsi le faire voir à ses bases.

L’UGTT a affirmé alors, dans un communiqué rendu public en fin d’après midi, qu’elle n’a reçu aucune nouvelle proposition de la part des partenaires sociaux et qu’elle  s’en tient à la proposition initiale du chef du gouvernement (ndlr : pour elle, celle des 40 DT) sur laquelle elle  ne transigera pas, précise-t-elle. Sans intention de démentir quiconque, il nous semble pourtant peu probable que le chef du gouvernement ait fait sa proposition à l’Utica sans que l’UGTT n’en soit déjà avisée !

L’Organisation ouvrière s’est déclarée, par ailleurs, étonnée des «déclarations contradictoires » faites à droite et à gauche et partant de leur timing et de leurs motivations, rappelant aux syndicalistes et aux travailleurs la décision de la Commission administrative tenue mardi 22 décembre décrétant la reprise du « processus militant », autrement dit les grèves. Retour donc à la case départ, celle certainement des déclarations incendiaires de la part de l’UGTT pour continuer à faire pression sur l’Utica et continuer à négocier dans la situation de prise d’otage !

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