Des luttes intestines déchirent le principal parti politique tunisien opposant le chef du gouvernement au fils du président de la République, dans ce qui est regardé comme une guerre pour le pouvoir en lien avec les élections présidentielles et législatives de l’année prochaine. Le site Monitor explique ces tensions par l’appel lancé par le directeur exécutif de Nidaâ Tounès, Hafedh Caïd Essebsi, pour la destitution du chef du gouvernement Youssef Chahed, qui appartient au même parti au motif qu’il n’a pas réussi à redresser la situation économique du pays. En plus de Hafedh Caïd Esssebsi, le chef du gouvernement est criblé par les tirs de la puissante UGTT, l’Union générale tunisienne du travail, qui ne veut pas entendre parler des réformes économiques portées par Chahed, telles que la privatisation, les hausses d’impôts et le gel des salaires dans le secteur public.
En revanche, Youssef Chahed a reçu le soutien inattendu du mouvement Ennahda, un partenaire majeur de la coalition gouvernementale, ce qui revient à dire que Nidaâ et l’UGTT n’ont pas assez de voix et de poids pour le chasser de la Kasbah. Ennahda est plutôt en faveur d’un remaniement restreint du gouvernement, tout en estimant que le changement de chef du gouvernement nuirait à la « stabilité politique » du pays.
Un pays épuisé par les changements
« Le pays est épuisé par la spirale des changements qui s’enchaînent, eu égard surtout aux défis financiers auxquels il est confronté », a déclaré Rafik Abdessalem, ancien ministre des Affaires étrangères et responsable des affaires extérieures d’Ennahda, à Al-Monitor. « Il ne s’agit pas de Youssef Chahed. Il s’agit de la stabilité du gouvernement. … Nous sommes en faveur de la stabilité politique « , a-t-il affirmé.
Le désaccord sur le sort de Chahed a entraîné la suspension, le 28 mai, du Document de Carthage 2, un plan social et économique signé par les principaux partis politiques et syndicats, suscitant des craintes d’un fossé politique grandissant. « Ce conflit met en péril l’avenir de la Tunisie », a déclaré le responsable des affaires politiques de Nidaa Tunis, à l’agence Anadolu. « La portée de la crise est trop profonde pour être résolue par des manœuvres politiques ordinaires. »
Le 29 mai, Chahed a riposté à ses détracteurs, accusant Hafedh « et son entourage » de détruire Nidaa Tounès . « [Hafez] Caïd Essebsi et son entourage ont détruit Nidaa Tunis, forçant un grand nombre de ses activistes et de ses compétences à partir », a-t-il déclaré, affirmant que « aujourd’hui, le pays a besoin d’un véritable dialogue social, un dialogue qui pose les vraies questions du pays sur la table … la seule ligne rouge est l’intérêt national. » Les observateurs y voient un message destiné à rassurer les «marchés financiers et les créanciers internationaux» autant qu’à s’en prendre à ses adversaires.
Le 30 mai, le FMI constatait que « l’économie tunisienne a montré des signes de reprise au premier trimestre de 2018, avec la plus forte croissance enregistrée depuis 2014, soutenue par l’agriculture et les exportations, exigeant , dans le même temps, une « réponse décisive » contre la spirale de l’inflation assortie de mesures visant à protéger les pauvres ». En effet, les pauvres et la classe moyenne tunisienne, touchés par l’inflation galopante, les hausses de prix et une monnaie affaiblie, ont peu ressenti la croissance économique évoquée par le FMI. Beaucoup disent qu’ils luttent pour joindre les deux bouts.
La frustration persistante qui agite Nidaa Tounès avant les élections parlementaires et présidentielles de 2019 pourrait faire des vagues et créer des problèmes pour les membres du parti, qui, selon certains, tentent de se débarrasser de Youssef Chahed en lui faisant payer les échecs du parti.
« Le parti politique qui dirige le gouvernement d’union nationale [Nidaa Tunis] … veut se débarrasser de Chahed et le prendre à partie pour sa mauvaise gestion de la plupart de ses dossiers », a déclaré le politologue Mokhtar Dabebi à Maghreb Voices.
La voie vers Carthage
Malgré les coups qu’il essuie de toutes parts et les indications récurrentes qu’il ne postulera aux prochaines élections présidentielles, Youssef Chahed continue d’être présenté comme un fort candidat possible pour la présidence de la République, note Al-Monitor.
Alors que son mandat de près de deux ans a été troublé par les vicissitudes économiques, le pays a vu sa situation sécuritaire se stabiliser et s’affiche largement favorable à sa « guerre contre la corruption » qui visait les contrebandiers et mafieux puissants.
La jeunesse du premier ministre de 42 ans donne également du baume au cœur de ceux qui voient le paysage politique dominé par des leaders vieillissants, et sa «volonté d’affronter Hafedh sert aussi sa popularité», a indiqué un analyste politique cité par la même source ajoutant que le directeur exécutif de Nidaâ est « largement impopulaire dans tout le pays » au contraire de Youssef Chahed crédité du titre de « politicien le moins impopulaire de l’échiquier politique ».
Celui qui sera porté à la magistrature suprême de la Tunisie huit ans après la révolution devra être assailli par toute une série de défis. Et si d’aventure, le prochain chef de l’Etat va être issu de Nidaa Tounès , il devra également naviguer dans un parti politique fracturé dont les querelles et les empoignades ne feront que s’intensifier.








