En juillet, pendant les fêtes de l’Aïd al-Idha, le ministre tunisien de la Santé a ouvert les centres de vaccination covid-19 à tous les adultes. Les centres ont été pris de court par cette annonce. Des foules entières ont fait la queue pendant des heures, avant d’être refoulées lorsque les doses étaient épuisées.
Un désordre dont le journal « The Economist » dit qu’il est « emblématique de l’incapacité du gouvernement à faire face à la pandémie, à un point tel qu’à la date du 7 août, seuls 17 % des 12 millions de Tunisiens avaient reçu au moins une dose ». Bien que le nombre de cas ait chuté depuis le pic de juillet, le taux de mortalité, plus de 10 pour 1 million de personnes, est l’un des plus élevés au monde. Les hôpitaux sont pleins.
Le 8 août, cependant, le gouvernement a rappelé les Tunisiens pour une nouvelle campagne, cette fois, afin d’administrer le vaccin à plus de 551 000 personnes, près de 5 % de la population, en une seule journée.
Deux choses avaient changé depuis la première tentative manquée, relève The Economist. D’abord, l’arrivée de millions de doses de l’étranger. L’Arabie saoudite en a envoyé 1 million le mois dernier et les Émirats arabes unis 500 000 de plus. Les États-Unis ont livré 1 million de doses du vaccin Moderna. La France en a également envoyé 1 million. Au total, la Tunisie a reçu 6 millions de doses, ce qui est, selon le président, Kais Saied, suffisant pour vacciner un quart de sa population.
Deuxièmement, Saied a décidé d’exercer des pouvoirs exceptionnels, le 25 juillet, en limogeant le chef du gouvernement et en suspendant le Parlement. On ne sait pas s’il va rendre le pouvoir au Parlement, s’il appellera à des pourparlers avec les politiciens, les syndicats et d’autres groupes ou s’il prendra d’autres mesures, comme l’organisation d’un référendum pour changer le système politique. La disponibilité des vaccins et le bouleversement politique sont liés : tous deux sont le reflet d’une lutte d’influence dans le seul pays où la démocratie a pris racine après le printemps arabe.
De nombreux Tunisiens, lassés de leur économie moribonde, ont accueilli l’auto-coup d’État du président par des acclamations ou des haussements d’épaules. Le PIB a diminué de 8,6 % l’année dernière. Le chômage est de 18% – et de 30% pour les diplômés. Le Parlement a été paralysé par de petites querelles.
L’Arabie saoudite et les Emirats se frottent les mains
L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, pour leur part, sont enthousiastes. Ils sont depuis longtemps mécontents de l’influence d’Ennahdha, un parti islamiste modéré qui détient le plus grand nombre de sièges au Parlement, et ont cherché à le miner. Les chaînes de télévision des Émirats arabes unis, par exemple, consacrent un temps d’antenne important à Abir Moussi, une démagogue qui s’insurge contre les islamistes (elle s’est présentée à la présidence en 2019 mais n’a obtenu que 4 % des voix).
Aucun des deux pays n’a beaucoup d’influence dans la lointaine Tunisie, qui a des liens limités avec le Golfe. Mais tous deux voient une opportunité d’en gagner grâce à la pandémie et à la crise économique qui en résulte. Depuis que Saied a mis le Parlement sur la touche, le ministre saoudien des Affaires étrangères et un conseiller du président des Émirats arabes unis lui ont rendu visite pour lui témoigner leur soutien. De nombreux Tunisiens pensent qu’ils ont fait miroiter la perspective d’une aide supplémentaire.
Les pays occidentaux craignent que Saied n’affaiblisse la démocratie tunisienne, mais ne semblent pas savoir comment réagir. Depuis 2011, l’Union Européenne a accordé à la Tunisie plus de 2 milliards d’euros de subventions. L’Amérique a donné plus d’un milliard de dollars et, en juin, a promis 499 millions de dollars sur cinq ans pour les infrastructures. Comparées à ce que reçoivent les autres pays arabes, ce sont des sommes considérables : l’aide annuelle des pays riches à la Tunisie s’est élevée à près de 3 % du PIB l’année dernière, contre moins de 1 % pour l’Égypte ou le Maroc.
Cependant, comparés à l’ampleur des problèmes de la Tunisie, ces montants sont dérisoires. Le ratio dette/PIB du pays a plus que doublé au cours de la dernière décennie, pour atteindre environ 95 %. Le coût du service de la dette de ces prêts équivaut à 7 % du PIB. Il a été question à Washington d’utiliser l’aide américaine comme moyen de pression sur Saied.
Mais c’est probablement trop peu pour l’influencer- en particulier si les Etats du Golfe peuvent pourvoir à tout ce qui est retenu par l’Occident.
L’impénétrable Saied, un outsider politique élu en signe de protestation contre les partis incapables de la Tunisie, a donné peu d’indications sur la direction qu’il entend imprimer au pays. Il devra jongler avec les demandes concurrentes des militants de la société civile et des politiciens qui se méfient de ses plans, d’une économie faible qui ne peut pas faire face à l’instabilité, et des puissances étrangères qui ont des visions très différentes de l’avenir de la Tunisie. La campagne de vaccination lui a apporté un moment de bonne volonté. Cela pourrait ne pas durer, conclut The Economist.








