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Grosses chaleurs, grosses pertes et l’étrange silence de la Steg et du ministre

Depuis le 12 juillet, la STEG coupe le courant par rotation à travers tout le pays. La chaleur était pourtant annoncée dès le 1er mai dernier. Les pertes, elles, se comptent déjà en récoltes perdues et en chaînes de production à l’arrêt. Reste le silence, celui d’une entreprise et d’un ministère qui listent des quartiers sans jamais dire ni pourquoi, ni pour combien de temps.

Ce que le délestage veut dire

Le mot est technique, il mérite explication. Un réseau électrique doit maintenir en permanence l’égalité entre ce qui est produit et ce qui est consommé. Si la demande dépasse l’offre, la fréquence du réseau chute, les groupes de production se déconnectent en cascade pour se protéger, et le système s’effondre. C’est le black-out. Le délestage consiste à sacrifier volontairement une partie de la demande, en coupant des zones entières par rotation, pour préserver l’ensemble. C’est un choix de dernier recours, l’aveu qu’il n’existe plus de marge.

Les chiffres disent l’ampleur du déséquilibre. La demande a bondi de 30% pour atteindre 5 000 mégawatts, dépassant la capacité de production de la STEG fixée à 4 630 mégawatts, avec des températures record de 48 degrés à l’intérieur et jusqu’à 49 degrés à Tozeur et Jendouba. Dans la nuit du 14 au 15 juillet, une panne généralisée a touché des millions de foyers, aggravée par un incident sur le réseau algérien.

Une canicule annoncée dès le printemps

Voici le point qui devrait fonder tout débat public. Dès le 1er mai, l’Institut national de la météorologie annonçait des températures supérieures aux normales climatiques sur l’ensemble du pays pour la période mai-juin-juillet. Le 30 mai, un second bulletin confirmait que les températures moyennes de juin, juillet et août dépasseraient les normales de référence 1991-2020 sur tout le territoire. Un observateur relevait alors qu’une saison plus chaude accentuerait la pression sur la consommation d’électricité, en raison du recours accru à la climatisation.

L’avertissement était donc public, documenté, et disponible plus de deux mois avant la première coupure. La question n’est pas de savoir si la canicule était prévisible. Elle l’était. Elle est de savoir ce qui a été fait entre le 1er mai et le 12 juillet.

Une crise ancienne, habillée en accident météorologique

Les autorités parlent pourtant d’une situation exceptionnelle ! Les données publiques racontent cependant une crise installée depuis une quinzaine d’années, dont les causes tiennent moins à la météo qu’au retard d’investissement, à l’endettement de la STEG et à une dépendance gazière devenue structurelle. Les chiffres de l’Observatoire national de l’énergie et des mines sont sans ambiguïté. À fin avril 2026, la part du gaz acheté à l’Algérie représentait 62% de l’approvisionnement national, contre 58% un an plus tôt, quand la production nationale reculait de 27% à 26%. En ajoutant la redevance de transit cédée à la STEG, 12% du total, près des trois quarts du gaz consommé en Tunisie ont une origine algérienne. Or la quasi-totalité de l’électricité du pays sort de centrales thermiques au gaz. La vulnérabilité s’est d’ailleurs vérifiée pendant la crise, une panne survenue à Sidi Okba, en Algérie, ayant réduit l’électricité importée au moment où la Tunisie en avait le plus besoin. La météo n’est pas la cause. Elle est le révélateur.

Le vrai sujet dont personne ne parle

Un mois avant les premières coupures, la STEG avait pourtant tout dit. Lors de son audition devant l’ARP en juin 2026, elle indiquait que son endettement dépassait 7,3 milliards de dinars. La même audition révélait l’autre versant du problème, les arriérés de paiement dus à la STEG dépassaient 6 milliards de dinars.

L’État tarde à verser les compensations prévues au budget, tandis que plusieurs administrations et entreprises publiques accumulent des retards sur leurs factures d’électricité. L’entreprise qui n’a plus les moyens d’investir dans ses capacités de production est donc, pour l’essentiel, la créancière impayée de la puissance publique.

Ce constat était public dès juin. Il n’a produit aucune décision visible avant le 12 juillet. Et il n’apparaît dans aucun des communiqués quotidiens de délestage, qui se contentent d’énumérer des quartiers. On comprend qu’il soit plus confortable d’invoquer un thermomètre que d’expliquer aux Tunisiens que leur courant s’arrête aussi parce que l’État ne paie pas ses factures.

Le paradoxe des toits solaires

Le monopole est ici plus subtil qu’on ne le dit. L’autoproduction est légale. La loi 2019-47 du 29 mai 2019 permet à toute collectivité locale ou entreprise publique ou privée de l’industrie, de l’agriculture ou des services de produire de l’électricité renouvelable pour son autoconsommation. Mais le modèle retenu enferme le producteur dans le réseau. Le photovoltaïque résidentiel repose sur un mécanisme d’injection réseau, sans stockage associé, si bien que ces installations cessent de fonctionner lorsque le courant du réseau disparaît. Autrement dit, des milliers de foyers équipés de panneaux subissent le délestage au soleil de midi, panneaux à l’arrêt. La législation exige que tout passe par le réseau de la STEG, à l’exact opposé d’une politique qui affirme encourager les renouvelables. Le monopole n’interdit pas de produire. Il interdit d’être autonome.

Les pertes, en récoltes et en heures de travail

Les conséquences ne sont pas abstraites. Près de 35% de la récolte de tomates seraient exposés à des pertes selon un membre de la Fédération nationale de la tomate. À Nabeul, plusieurs unités de transformation se sont arrêtées, les producteurs attendant leur tour plusieurs jours, ce qui entraîne la détérioration des récoltes. Le président de l’Union des petites et moyennes entreprises industrielles fait état de pertes d’heures de travail rémunérées sans production, de détérioration de matières premières et de surcoûts de redémarrage.

L’eau suit l’électricité. Ces coupures sont souvent accompagnées d’interruptions de la distribution d’eau potable, les stations de pompage de la SONEDE dépendant du courant. Quant aux patients sous assistance respiratoire ou en dialyse à domicile, aucun dispositif de priorité ne leur est publiquement garanti. C’est peut-être l’angle mort le plus grave de cette gestion.

Le déficit de communication

La communication de crise mérite examen. Les avis quotidiens listent des dizaines de localités, du Grand Tunis au Cap Bon, de Sfax au Nord-ouest. La STEG précise que ces coupures pourront concerner plusieurs zones en fonction de l’évolution du réseau et de la demande. Elle ajoute que le rétablissement du courant pourrait intervenir sans préavis. Des plages larges, de 12 heures à 22 heures le 21 juillet, une liste explicitement non définitive, aucune durée garantie, aucun horaire de rétablissement. Le citoyen, industriel, commerçant, cafetier, restaurateur, ou pâtissier apprend qu’il sera peut-être coupé, quelque part dans une fenêtre de dix heures, pour une durée inconnue. Ce n’est pas de l’information, c’est une décharge de responsabilité.

Le Parlement s’en mêle… enfin

Des députés ont déposé mardi 21 juillet une pétition réclamant une séance plénière d’urgence pour auditionner le ministre de l’Industrie, des mines et de l’énergie sur cette crise. Les élus ont précisé que leur démarche ne visait ni la STEG ni ses employés, mais la gestion de la situation et les réponses du ministère. La nuance est juste. Les équipes techniques ne sont pas en cause, elles tiennent un réseau à bout de souffle sous 48 degrés. Ce qui est en cause, c’est une décennie de sous-investissement, un modèle qui interdit l’autonomie, un État qui ne paie pas ses factures, et un été dont on savait tout depuis le 1er mai.

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