C’est sous un ciel chaud de début juin (entre 28 et 33 °C le mardi 9 juin 2026) et dans une salle hyper-climatisée de La Kasbah, que le gouvernement tunisien a choisi de rouvrir le dossier de l’eau. Mardi 9 juin 2026, la cheffe du gouvernement Sarra Zafrani Zanzeri y a présidé un conseil ministériel restreint consacré au système hydrique, en présence du ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche maritime Ezzedine Ben Cheikh, et du secrétaire d’État chargé de l’Eau Hammadi Habib. Le message officiel est sans ambiguïté : la Tunisie ne manquera pas d’eau potable cet été.
– Un programme d’urgence de 58 MDT
Le conseil a validé un programme estival de 81 projets pour 58 millions de dinars tunisiens (MDT), dont 35 déjà en cours. Il prévoit le forage et le raccordement de 38 puits profonds, la maintenance de 26 stations de pompage, et des interventions sur 22 projets de réseaux. À cela s’ajoute l’accélération de 187 systèmes hydrauliques au profit de 248 000 habitants pour 147 MDT. Vingt camions-citernes sont affectés aux zones montagneuses.
Des barrages mieux remplis, une autonomie plus courte qu’il n’y paraît
Le taux global de remplissage dépasse 60 %, avec des réserves estimées à 1,4 milliard de mètres cubes selon La Presse de Tunisie du 3 juin. Les apports cumulés depuis le début de la saison atteignent 1,6 milliard de mètres cubes, malgré une pluviométrie inférieure de 25 % à 2025 mais mieux répartie. L’expert Houcine Rhili évoque un excédent d’environ 500 millions de mètres cubes par rapport à l’année dernière. La situation reste contrastée. Le Cap Bon affiche plus de 90 % de remplissage, le Nord 68 %, mais le Centre stagne à 13 %.


Ce chiffre de 1,4 milliard est rassurant en valeur absolue, il l’est moins rapporté à la consommation. Pour l’eau potable seule au rythme SONEDE de 1,86 million de m³ par jour, les réserves couvriraient théoriquement 751 jours. Mais les barrages servent aussi à l’irrigation, à l’industrie et au tourisme. Rapporté à leurs usages historiques propres (environ la moitié de l’eau potable et la moitié de l’irrigation), l’autonomie réelle est d’environ une année de prélèvement, hors évaporation. Cette dernière grignote chaque année entre 10 et 15 % du volume stocké, soit 140 à 210 millions de m³ qui partent dans l’air avant tout usage.
– Quatre stations de dessalement, à quelle hauteur ?
La SONEDE compte quatre stations principales en service. Zarat à Gabès, mise en service en 2024, produit 50 000 m³ par jour extensibles à 100 000, et dessert Gabès, Médenine et Tataouine. Djerba affiche une capacité similaire à 50 000 m³ par jour. Sfax, la plus grande du pays, produit 100 000 m³ par jour extensibles à 200 000 pour un investissement de 780 MDT. Sousse, en service depuis le printemps 2025, fournit 50 000 m³ par jour. Des appels d’offres ont été lancés pour Tozeur, Kébili, Sidi Bouzid et Ben Guerdane, et des études pour Mahdia et Zarzis.
La production cumulée nominale des quatre stations s’établit à 250 000 m³ par jour, soit 91 millions de m³ par an à pleine capacité. Rapportée à la consommation d’eau potable nationale de 680 millions de m³ par an (déclarations officielles 2024), cela représente une capacité nominale d’environ 13 % de la consommation. La production effective, compte tenu des arrêts pour maintenance comme celui de Zarat du 13 au 23 avril 2026, se situe plutôt autour de 10 à 11 %. C’est un progrès réel, ce n’est pas la solution miracle parfois présentée. L’objectif gouvernemental reste de 30 % en 2030.
– Les déclarations officielles s’enchaînent depuis un an
Depuis mai 2025, les responsables se relaient pour rassurer. La SONEDE annonçait alors qu’« il n’y aurait pas de coupures d’eau cet été ». En mars 2026, Hammadi Habib affirmait depuis Sousse que « la saison estivale s’annonce sous de meilleurs auspices que les années passées ». Le 9 juin, le conseil ministériel restreint a verrouillé l’engagement de fournir de l’eau potable à tous et d’éviter les coupures.
– La carte de la soif raconte une autre histoire
L’Observatoire tunisien de l’eau a recensé 302 alertes citoyennes pour le seul mois de mai 2026, dont 266 coupures non signalées par la SONEDE, 12 mouvements de protestation et 15 fuites. Ben Arous arrive en tête avec 26 alertes, suivi de Gafsa (25), Kasserine (23) et Tunis (22).
L’expert Rhili rappelle que Sfax a enregistré 230 coupures en 2025 malgré la station de dessalement, et qu’Ariana a dépassé les 100 coupures. La cause n’est plus la rareté seule, c’est désormais la vétusté du réseau, les coupures électriques qui paralysent les pompes, et la maintenance défaillante. Le 26 mai 2026, veille de l’Aïd el-Idha, la SONEDE elle-même appelait à reporter certains usages après 18 heures.
– Un réseau qui prend l’eau de toute part
La SONEDE distribue à 3,3 millions d’abonnés sur 59 000 kilomètres de réseau, dont 20 % sont vétustes. Le programme de renouvellement prévoit 1 000 kilomètres par an, soit plus d’une décennie pour traiter le stock vétuste actuel. Le conseil du 9 juin a acté l’amélioration du rendement des réseaux et le déploiement de compteurs intelligents.
– La stratégie 2050, l’horizon sur lequel tout repose
L’étude stratégique de l’eau à l’horizon 2050 mobilise 74 515 MDT autour de quatre axes, 43 programmes et 1 200 mesures. 53 % de l’enveloppe va aux eaux non conventionnelles et à l’efficacité des réseaux. Le programme de transition énergétique 2026-2035 prévoit 225 mégawatts de centrales photovoltaïques, avec l’objectif de ramener le coût énergétique du cycle de l’eau de 27 % en 2025 à 17 % en 2030.
– Entre la promesse et le robinet
L’été 2026 sera le moment de vérité. Les barrages sont mieux remplis, quatre stations de dessalement tournent, et le gouvernement a verrouillé 58 MDT de programme d’urgence. Mais l’expérience de l’année écoulée rappelle que les bonnes réserves n’empêchent pas le robinet de se taire dans les quartiers où le réseau lâche. La promesse politique tient sur le papier, elle se mesurera au compteur du citoyen et à la carte de la soif que l’OTE publie chaque mois.








