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Électrique, hybride, rechargeable : la Tunisie prend le virage vert, mais par quelle porte ?

En trois mois, 1 506 véhicules à motorisation alternative (électrique, hybride ou hybride rechargeable) ont été immatriculés en Tunisie. Un chiffre encore modeste sur un marché total de plus de 21 000 unités, mais dont la composition révèle des tendances de fond qui interrogent autant sur la transition énergétique que sur la fiscalité, le marché parallèle et la souveraineté industrielle du pays.

–          Le PHEV en tête, la Chine aux commandes

Contre toute intuition, c’est l’hybride rechargeable (PHEV) qui domine le trio énergétique au premier trimestre 2026 avec 573 unités, devant l’électrique pur (491 unités) et l’hybride classique non rechargeable (442 unités). Au total, le marché des motorisations alternatives représente environ 7 % du marché global tunisien sur la période, une proportion encore faible, mais en progression sensible.

Le premier enseignement est géopolitique autant qu’industriel : la Chine domine les deux segments les plus dynamiques. Sur le marché électrique, Dongfeng écrase le classement avec 161 unités, devant BYD (103) et MG (65). Trois marques chinoises trustent ainsi 67 % du segment électrique. Sur le PHEV, BYD confirme sa position de leader avec 189 unités, talonnée de très près par Omoda & Jaecoo, marque chinoise du groupe Chery, avec 187 unités. Lynk & Co, autre marque du groupe Geely, complète ce podium entièrement made in China avec 70 unités.

–          L’hybride classique : le seul segment où les Japonais résistent

L’hybride classique (HEV) est le seul terrain sur lequel les marques japonaises et coréennes maintiennent leur emprise. Toyota, inventeur de la technologie hybride avec le Prius, reste le leader incontesté avec 170 unités, soit 38 % du segment à lui seul. MG (108 unités) s’intercale en deuxième position, suivi de GWM (65 unités), marque chinoise Great Wall, avant qu’Honda (27), Hyundai (27) et Kia (7) ne complètent le tableau.

La présence de Toyota au sommet n’est pas anodine. Ses hybrides — RAV4, Corolla Cross, Yaris Cross, sont précisément les modèles que le circuit du Grey Market réimporte massivement depuis l’Europe, comme le montrent les statistiques de ré-immatriculations du premier trimestre : Toyota totalise 345 unités dans le circuit parallèle, soit plus du double de ses ventes officielles neuves. L’hybride Toyota est devenu un produit de contrebande douce avant d’être un produit de showroom.

–          BYD : le grand gagnant sur deux tableaux

BYD mérite une attention particulière. La marque de Shenzhen est la seule à performer simultanément sur deux segments : 103 unités en électrique pur et 189 unités en PHEV, soit 292 unités au total sur le trimestre. Elle est de loin le premier acteur de la transition énergétique automobile en Tunisie, toutes catégories confondues.

Cette domination n’est pas le fruit du hasard. BYD a structuré une distribution officielle en Tunisie, proposant une gamme large allant du segment B au SUV premium, à des prix compétitifs par rapport aux marques européennes et japonaises équivalentes. Sa progression dans le circuit du Grey Market +733 % en ré-immatriculations comme révélé par les données de mars 2026, indique en outre que le marché parallèle a aussi flairé le filon.

–          Les Européens : présents, mais en figurants

Les marques européennes existent dans ce marché, mais en position défensive. BMW réalise 56 unités en PHEV et 4 en électrique, soit 60 unités au total, portées essentiellement par ses SUV hybrides rechargeables X3 et X5. Mercedes-Benz totalise 16 unités toutes motorisations confondues, Volvo 16, Land Rover 12, Porsche 12 et Audi 11.

Ces chiffres révèlent une réalité commerciale : les marques premium européennes participent à la transition énergétique tunisienne, mais sur un créneau de niche. Leurs véhicules, fiscalement très avantagés grâce à l’exonération de droits de douane, arrivent sur le marché à des prix qui restent hors de portée pour la majorité des acheteurs tunisiens, sauf à passer, justement, par le Grey Market où les mêmes modèles s’échangent à des tarifs plus accessibles.

–          Le paradoxe fiscal : l’État finance la transition… pour qui ?

C’est ici que l’analyse économique rejoint le débat de politique publique. La Tunisie a fait un choix délibéré : exonérer totalement de droits de douane les véhicules électriques et réduire leur TVA à 7 %, contre 40 % de droits de douane et 19 % de TVA pour une thermique comparable. L’intention est louable : encourager la transition énergétique, réduire la dépendance aux carburants fossiles importés et alléger la facture énergétique nationale.

Mais les chiffres du premier trimestre 2026 posent une question gênante : qui bénéficie réellement de cet avantage fiscal ? Sur 491 véhicules électriques immatriculés, la grande majorité concerne des modèles dont le prix de vente en Tunisie dépasse les 120 000 dinars — hors de portée du consommateur moyen. Sur les 573 PHEV, même constat. La transition énergétique tunisienne est, pour l’heure, une transition pour classes aisées, financée par un manque à gagner fiscal que l’ensemble des contribuables supporte.

Plus préoccupant, une fraction non négligeable de ces véhicules entre par le circuit du Grey Market, capturant l’avantage fiscal de la politique de transition énergétique sans payer les droits de douane que les concessionnaires officiels ne paient déjà plus — et sans contribuer à la traçabilité, au service après-vente, ni aux garanties légales qui protègent l’acheteur.

–          Ce que ces 1 506 véhicules disent de l’avenir

Pris ensemble, les 1 506 véhicules à motorisation alternative immatriculés en Tunisie au premier trimestre 2026 dessinent une transition qui commence, mais qui n’est pas encore pourvue des moyens de réussir. La demande existe — portée à la fois par l’avantage fiscal et par une évolution réelle des préférences d’une partie de la clientèle. L’offre existe — dominée par des constructeurs chinois qui ont compris que la Tunisie est un marché à prendre.

Ce qui manque, c’est le cadre. Un cadre qui distingue transition énergétique réelle et optimisation fiscale. Un cadre qui protège le consommateur face à des marques dont le réseau de réparation est inexistant ou embryonnaire. Un cadre qui pense la recharge, le réseau d’infrastructure, la fin de vie des batteries. Et un cadre fiscal qui cesse d’offrir les mêmes avantages à un particulier TRE qui revend son électrique en six mois et à un ménage tunisien qui achète pour dix ans.

Sans ce cadre, la Tunisie risque de rater sa transition énergétique de la même façon qu’elle a raté d’autres politiques industrielles : en créant les conditions d’une rente, sans construire les fondations d’une économie.

Sources : ATTT — Statistiques de ventes par motorisation, T1 2026. Automobile.tn. Analyse Africanmanager

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