Trahi par la fuite d’une liste de ministres, signée de sa main, qu’il croyait pouvoir encore tenir secrète, Habib Jemli finissait, jeudi 2 janvier 2020, par céder à la pression médiatique. Il en sortira une hémorragie de ministres, parfois même quelques «sinistres».
On avait cependant beaucoup de peine, pendant cette brève conférence de presse où il esquivait presque les questions des journalistes, à retrouver le Habib Jemli de la fin 2019. Ce jour-là, il semblait décidé et était plus intransigeant sur son principe d’indépendance et d’un gouvernement non- partisan et de compétences.
- Une définition, restrictive de l’indépendance, qui le libère de son sponsor
Il est vrai que Jemli avait donné, dès décembre, sa propre définition, restrictive, de l’indépendant. «Le non-partisan, pour moi, est celui qui n’a pas de carte d’adhésion à un parti, qui n’est pas responsable dans la structure d’un parti. Celui-là est indépendant», juste ça. Il est, cependant, tout aussi vrai qu’Ennahdha avait usé du même subterfuge pendant les municipales et les législatives pour présenter des «indépendants » qui pourraient être à sa solde.
Que pourrait-on, en effet, dire d’un ministre proposé qui disait dès février 2012 en réponse à une question au sujet de la menace d’Ennahdha sur la culture que «le monde et tout l’univers sont une création divine. Et ces paroles ont un sens, et le Cheikh est un philosophe. Et si c’est dit par la référence d’Ennahdha et de l‘islam centriste, moi je n’ai plus de crainte à ce propos». Le prochain ministre de la Culture n’est donc pas d’Ennahdha, mais adhère à ses thèses. L’exemple de ce prochain ministre qui n’est pas d’Ennahdha n’est pas le seul. Un autre, plus connu, défendait le même parti, sans y être, et retardera pour cela même une conférence de presse jusqu’à ce qu’en sortent des éléments anti-Ennahdha.
Jemli avait promis un gouvernement d’indépendants, selon sa propre définition, qui est une création d’Ennahdha. Il donnera pourtant, indirectement, et sous l’étiquette des indépendants à la manière d’Ennahdha, un grand nombre de portefeuilles au parti islamiste qui était son sponsor officiel.
Des ministères de souveraineté refusés à un autre parti, ont été mis entre les mains de personnes proches d’Ennahdha, ou qui lui sont apparentées. La sécurité et la justice sont ainsi désormais «garantis» ou «مضمونين».
Mais les proches d’Ennahdha sont nettement plus nombreux sur la liste des nominés aux postes de ministres dans le gouvernement Jemli. Il n’y a pour s’en convaincre qu’à consulter les listes des gouvernements de Jbali et de Larayedh.
Il s’était auparavant contredit, en affirmant le 1er janvier 2020, que «ce gouvernement représentera une large partie des partis présents à l’ARP». Ce dernier étant composé de députés élus, en très grande partie, à partir de listes partisanes, et ils sont en grande partie d’Ennahdha, même de façon indirecte. Cette assertion contredit de manière criarde son autre assertion de fin décembre, lorsqu’il était assez remonté pour assurer et le répéter deux fois, que «je formerai un gouvernement de compétences, indépendantes de tous les partis politiques, tous. Et lorsque je dis tous les partis, ça veut dire tous les partis». Fin décembre, il disait aussi que «je voulais un gouvernement où la présence des parti serait symbolique, et le reste des compétences nationales qui font l’unanimité», dissertait-il fin décembre. C’est manifestement raté !
- Presque misogyne et peu regardant sur les compétences
Le critère de la compétence, non plus, n’aurait pas été respecté. Il y a certes quelques vraies lumières et de très bonnes compétences, même prouvées sur le terrain comme pour le cas de René Trabelsi au tourisme, mais la compétence serait loin d’être une caractéristique généralisée dans le projet de gouvernement de Jemli. La preuve en a été apportée par notre confrère L’Economiste Maghrébin, qui cite le cas d’un ministre et de 3 secrétaires d’Etat, qui n’auraient même pas le niveau Bac.
Il avait promis, une journée seulement avant de l’annonce officielle de ce gouvernement, 40 % des sièges de son prochain gouvernement aux femmes. «Vous aviez dit que j’encouragerai la présence de la gente féminine au gouvernement. Je savais que la tâche était difficile, mais pas autant que je l’ai trouvée. Il n’était pas facile d’en trouver, dans cette conjoncture. Mais je peux vous assurer que sa présence sera au niveau de 40 %», avait-il dit le 1er janvier 2020, en réponse à sa propre question, et alors qu’il se demandait, fier, pourquoi les journalistes femmes ne la lui avaient pas posée.
Une seule journée après, le 2 janvier 2020, elles ne seront que 10 sur 42, toutes des secrétaires d’Etat. Autant dire des responsables de seconde zone, ou des «femmes au foyer de l’Etat». Un chef de gouvernement en devenir donc presque machiste.
Statistiquement, pourtant, les femmes représentent 50,2 % de la population tunisiennes. Elles ont été instruites par le même système que les hommes. L’application à partir de laquelle Jemli a choisi ses hommes n’incluait peut-être pas des compétences féminines, comme Sarra Rjeb qui connaît le transport sur le bout des ongles, non manucurés à cause des longues années dans les bureaux de toutes les entreprises publiques de transport ? N’aurait-il pas pris connaissance de l’incalculable nombre de femmes chef d’entreprises ?
Selon l’INS pourtant, les femmes tunisiennes représentaient, il y a quatre années, 22,3 % des agents de l’Etat de catégorie A1, c’est-à-dire de hauts cadres. Jemli n’y avait-il vu aucune compétence ?
- Où est le programme de Jemli pour «sauver le pays» ?
A la fin de sa lecture, le 2 janvier 2020, de la liste de ses ministres, Habib Jemli a appelé ses hommes à préparer chacun son programme pour le 1er mois de leurs mandats. Une demande qui en avait étonné plus d’un, qui s’attendraient plutôt à l’annonce d’une feuille de route pour chaque ministre, lui donnant, au moins, les grands axes de son travail, à partir d’un programme socio-économique du gouvernement pour repêcher le pays de la crise économique et financière qui le guette. Jemli, pourtant chef de gouvernement, semble ne pas encore en avoir, et aurait préféré s’en remettre à ses hommes. Sur la base de quoi donc compterait-il se présenter à l’ARP pour avoir la confiance des députés ? Penserait-il qu’il suffirait d’avoir les hommes pour disposer en quelques jours du programme qui sauverait tout le pays ?








