La Tunisie, une économie moribonde et des institutions sclérosées mais une source...

La Tunisie, une économie moribonde et des institutions sclérosées mais une source d’espoir, selon « Foreign Affairs »

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La Tunisie vient d’avoir droit à un long et pertinent article sur les colonnes de « Foreign Affairs », le magazine qui est une référence mondiale en matière de relations internationales. Organe de l’influent Council on Foreign Relations, il contribue à confronter analyses de chercheurs et de politiciens… et à faire émerger la prochaine politique étrangère américaine.

Dans sa livraison de novembre-décembre 2019, Foreign Affairs relève que plusieurs problèmes persistent et continuent d’entraver la Tunisie, en particulier un long passé de mauvaise gestion économique et un manque de confiance déconcertant dans les institutions publiques. Mais pour toutes les affaires inachevées auxquelles la Tunisie doit encore faire face, son exemple reste une source d’espoir dans toute la région.

En réalisant cet exploit, souligne FO, la Tunisie a contribué à dissiper le mythe selon lequel les sociétés arabes ou l’Islam ne sont pas compatibles avec la démocratie. Mais l’histoire du pays offre aussi des leçons au-delà du monde arabe : les transitions de l’autoritarisme exigent des dirigeants courageux prêts à placer le pays au-dessus de la politique et de telles transitions sont par nature chaotiques et enrayantes . Pour la communauté internationale, cela signifie que les États en transition doivent se voir offrir le soutien diplomatique et, surtout, financier dont ils ont besoin pour supporter les douleurs croissantes de la démocratie et en ressortir avec le moins d’effets possibles.

L’aide étrangère a aidé le pays dans un certain nombre de domaines, y compris la lutte contre le terrorisme, mais il convient de souligner que le principal moteur du changement est venu de l’intérieur. Avant 2011, les liens entre les États-Unis et la Tunisie étaient aussi bons qu’inexistants. Le président américain Barack Obama est arrivé au pouvoir à la recherche d’un nouveau départ dans le monde musulman et a clairement indiqué que, contrairement à son prédécesseur, il n’avait pas l’intention d’imposer la démocratie au monde arabe. Mais lorsque les mouvements démocratiques de base ont balayé la région, l’administration Obama a pris la résolution de les protéger, du moins au début. Elle a pesé de tout son poids derrière les protestations, tant sur le plan rhétorique que sur le plan financier. La secrétaire d’État américaine Hillary Clinton s’est rendue en Tunisie moins de deux mois après le départ de Ben Ali pour souligner le soutien des États-Unis à la transition.

Les menées de Trump vouées à l’échec

L’aide bilatérale des États-Unis à la Tunisie est passée de 15 millions de dollars en 2009 à 26 millions de dollars en 2011, rappelle Foreign Affairs . Les programmes multilatéraux ont fourni plusieurs centaines de millions de dollars de plus, portant le total des États-Unis à plus de 1,4 milliard de dollars depuis 2011. L’administration Trump a tenté de procéder à des coupes drastiques dans chacun des budgets proposés, conformément à ses efforts pour réduire l’aide étrangère dans le monde, mais le soutien constant du Congrès a maintenu l’aide à la Tunisie. L’Union européenne et ses États membres ont également accru leur soutien dans les années qui ont suivi la révolution, en fournissant 2,65 milliards de dollars entre 2011 et 2017.

Malgré cette aide, la Tunisie se heurte encore à plusieurs obstacles majeurs. Le chômage des jeunes oscille autour de 30 % et l’inflation est en hausse. Depuis la révolution, le taux de suicide a presque doublé et près de 100 000 travailleurs hautement qualifiés ont quitté le pays. La Tunisie a récemment dépassé l’Érythrée en tant que pays ayant le plus grand nombre de migrants arrivant en Italie par la mer. Pour ralentir cette tendance et améliorer les perspectives économiques des Tunisiens, le gouvernement devra prendre des mesures impopulaires, telles que la réduction des salaires dans le secteur public. Pour ce faire, il faudra affronter les puissants syndicats – en particulier l’UGTT – qui ont parfois fermé le pays par des grèves massives. Mais l’inaction ne fera que décourager les prêteurs internationaux et exacerber la fuite des cerveaux, l’émigration massive et le recrutement extrémiste.

Le péril libyen !

Pire encore, la Tunisie partage une frontière poreuse avec la Libye, où une guerre civile chaotique a permis à Daech de prospérer. Sans trop de tracas, les citoyens tunisiens pouvaient entrer en Libye, s’y entraîner dans les camps de Daech et retourner en Tunisie pour y mener des attaques à domicile, comme l’avaient fait les auteurs des attaques du Bardo et du Sousse. Aujourd’hui encore, les extrémistes se cachent de l’autre côté du pays, dans la zone frontalière montagneuse entre la Tunisie et l’Algérie, d’où ils mènent périodiquement des attaques à petite échelle contre les forces de sécurité tunisiennes. Grâce en grande partie à l’aide occidentale, l’État tunisien a considérablement amélioré ses capacités antiterroristes. Mais en tant que seule démocratie de la région, la Tunisie a une cible sur le dos. L’été dernier, Al-Qaïda et Daech ont tous deux demandé aux combattants de recentrer leur attention sur le pays.

La réforme des institutions gouvernementales sclérosées est une autre priorité. Le système judiciaire n’a pas encore été réformé dans une large mesure. De nombreux juges sont des vestiges de l’ère Ben Ali, et le code juridique n’est pas toujours conforme à la constitution. Plus grave encore, le pays n’a actuellement pas de cour constitutionnelle, en grande partie parce que les gouvernants ne parviennent pas à se mettre d’accord sur qui nommer comme juges. Le premier parlement démocratiquement élu, en fonction de 2014 à octobre 2019, s’est battu avec acharnement pour adopter une loi et a souffert d’un absentéisme grave, la moitié environ de ses membres étant aux abonnés absents le jour venu.

Un filet de sécurité étranger

Il y a cependant des limites à ce que l’on peut apprendre de la Tunisie, convient FO. En particulier, son expérience n’offre pas de réponse satisfaisante quant à la manière de séquencer les réformes politiques et économiques. Les dirigeants tunisiens ont choisi de se concentrer d’abord sur le renouveau politique, la rédaction d’une nouvelle constitution, la tenue d’élections et la création d’institutions politiques. Ce faisant, l’économie est devenue moribonde et le pays a rompu son contrat social. Pour de nombreux Tunisiens, le nouveau régime n’a pas apporté la dignité qu’ils réclamaient en 2010 et, par conséquent, l’on se méfie des nouvelles institutions démocratiques. Mais essayer de redresser l’économie avant de relever le défi de la réforme politique aurait aussi pu se retourner contre nous. Rien ne garantissait qu’une fois que l’économie se serait améliorée, les dirigeants en transition seraient restés attachés à la réforme démocratique. En fin de compte, les défis économiques sont inévitables pendant les transitions démocratiques, et la seule solution viable pourrait être que les étrangers fournissent un filet de sécurité plus solide au moyen de garanties de prêts, d’un soutien budgétaire et d’investissements étrangers directs dans l’espoir de maintenir le soutien public à la démocratie, conclut Foreign Affairs.

Traduction et synthèse : AM

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