Le chef de tout (Tout l’Exécutif, le Législatif gelé et le Parquet entre les mains) l’Etat tunisien Kais Saïed ne cesse de le répéter depuis le 25 juillet 2012, nouvelle datation politique en Tunisie, il est le maître des horloges et n’aime pas qu’on le presse. Il parodierait presque, sans le dire par les mots, l’Emanuel Macron de 2017 lorsqu’il disait aux médias, « « Je resterai le maître des horloges, il faudra vous y habituer ». Saïed n’a pas ce problème avec la presse. Avec sa propre TV, il l’ignore, ne la reçoit point, ne lui déclare rien, lui impose son propre tempo.
– Maître de l’horloge de la justice !
Maître des horloges du timing de la justice, en décidant seul qui va être placé sous résidence surveillée, qui passera devant les juges qu’il a toujours critiqués et sur lesquels il croyait pouvoir prendre la main en s’emparant du Parquet (cas, par exemple, de la juge prise en flagrant délit de transport de grosses sommes en devises, et qui sera relâchée. Aux dernières nouvelles, elle aurait même quitté le pays), qui sera interdit de voyager et qui le pourra même pour la Russie malgré son passé de chef d’entreprise.
Avec la justice, il faudra attendre le prononcé des jugements du Tribunal Administratif statuant sur les plaintes contre le gel du Parlement ou celles contre les placements en résidence surveillée pour voir ce qu’il fera.
Et à ceux qui dérangeraient son œuvre d’horloger de la vie judiciaire, il demande d’attendre que les choses se tassent, comme il l’avait fait le 16 août devant les responsables de la sécurité de l’aéroport, en précisant que s’il avait l’intention de fermer les frontières, il l’aurait fait le 25 juillet dernier. Et pour les hommes d’affaires, il propose même de les « renvoyer tout de même en justice, pour vérifier s’ils le sont réellement, et s’ils n’auraient rien à se reprocher », soupçonnant l’existence de « sociétés écrans, faites sur instigation de parties politiques ». Une sorte de paranoïa, qui n’est pas nouvelle chez un chef d’Etat qui a toujours parlé de complots qui seraient ourdis, soit contre lui, soit contre l’Etat, et qui ne semble guère porter les hommes d’affaires dans son cœur, malgré les quelques mots prononcés, à des fins lénifiantes, devant le patron des patrons Samir Majoul. « Que les Tunisiens se tranquillisent. Ces mesures exceptionnelles n’ont rien à voir avec la liberté de circulation, car elle est garantie » par la Constitution, disait le chef de l’Etat tunisien qui s’apprêterait à suspendre la Constitution, selon ce qui se dit sur les réseaux sociaux (… et le pas donc facilement franchi), le 16 août à l’aéroport.
En attendant, les chiffres de mai 2021 de l’agence de promotion de l’industrie indiquaient déjà que les simples déclarations d’investissement dans l’industrie avaient baissé de 25,6 %, et ceux des investissements 100 % étrangers avaient déjà chuté de 46,9 % (-65,4 % dans les services, et -33,9 % dans les services connexes à l’industrie) !

– Maître des horloges, politique et gouvernementale !
Demande, nationale et internationale, à celui qui a démis l’ancien chef du gouvernement, celle de procéder à la désignation d’un autre, même en condition exceptionnelle de gel de l’activité de l’ARP, 25 jours après le départ de Hichem Mechichi, cette demande restait non satisfaite.
Et comme à l’aéroport, où il confortait ses pouvoirs de maître de l’horloge de la justice, Kais Saïed convoque deux ministres pour démontrer qu’on n’en aurait presque pas besoin. « Cette réunion est le signe évident de la continuité de l’Etat, et ses services publics continuent de fonctionner. D’autres voudraient que l’Etat disparaisse au profit d’une poignée d’individus qui continueront à piller l’Etat », disait Kais Saïed devant deux ministres hagards, les mains croisées et qui écoutaient religieusement le chef.

Et Saïed d’ajouter que « Il n’y a pas de gouvernement. Mais il sera fait annonce de la composition du nouveau gouvernement dans les jours qui viennent. Quel est le mieux ? L’absence de l’Etat, ou l’absence d’un gouvernement, jusqu’à ce que les choses se tassent dans le sens voulu par le peuple ? ». On pourrait croire aussi qu’il s’adresserait à ses « ennemis » du parti islamiste Ennahdha . Or Saïed avait bien précisé qu’à travers les deux ministres, il s’adressait plutôt à toute la population.
Comprenez donc, que pour le maître des horloges, rien ne presse et que tout viendra à temps pour ceux qui savent attendre et au passage se taire aussi. Et ce qui viendra, ce sera tout un gouvernement, choisi par lui-même, et non par un chef de gouvernement, car ce dernier ne sera qu’un simple Premier ministre, un genre de coordinateur de l’action gouvernementale, comme l’était Mohamed Ghannouchi avec Zine El Abidine Ben Ali.
– Pas de feuille de route, et point de perspectives claires !
A ceux qui attendraient de lui une quelconque feuille de route pour comprendre où il voudrait aller et essayer d’imaginer ce qu’il pourrait faire pour y arriver, Saïed dit que la « feuille de route » est un concept éculé, et les renvoie à leurs chères études consulter les manuels de géographie, manière de dire « allez voir ailleurs si j’y suis ». Manière de dire aussi qu’il n’y aura rien, qu’il ne dévoilera rien que lorsqu’il le voudra lui, et personne d’autre. L’homme chef d’Etat ne semble pas se soucier de l’absence de perspective, pourtant élément primordial, pour les investisseurs, les bailleurs de fonds et pour les agences de notation. Autant d’éléments qui détermineront pourtant la résilience d’une économie au bord du gouffre, et qui sera décisive pour la réussite de son projet de société.
Pour l’instant, Kais Saïed continue de prendre tout le monde de revers, à imposer ses propres démarches, tempo et timing. Il se veut le maître des horloges pour, d’abord « sauver le pays » à sa manière, et au passage éviter sa propre chute, qui, qu’on le veuille ou non, a été tant voulue par Ennahdha. Reste que la singularité de la posture de Saïed draine une foule d’aficionados, engagés pour lui …ou contre Ennahdha !
Kais Saïed restera-t-il fidèle à ses principes et à ses valeurs ? Par ses discours alambiqués et ses idées inachevées, Kais Saïed déroute ses adversaires, mais gagne une aura mystique chez ses alliés et soutiens. Quant aux analystes, ils le poussent à sortir de leur zone de confort. Et c’est au moins ça !








