Devant un juge, l’avocat ne lui dit pas qu’il s’est trompé ou qu’il a menti, mais plutôt et dans un langage diplomatiquement correct, que ce qu’il dit est passé à côté de la vérité. Cela s’applique à plus d’une chose, dites et répétées depuis plusieurs mois par le chef de tout l’Etat, Kais Saïed.
Farid Belhaj, vice-président de la Banque Mondiale pour la région MENA, était avant-hier debout, les bras derrière le dos, pendant presque trois minutes, devant un chef de tout l’Etat qui ne se rappellera que plus tard qu’il recevait le représentant d’une institution internationale et non un de ses ministres, pour enfin l’inviter à s’asseoir.
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D’emblée, Kais Saïed lançait son monologue sur son sujet de prédilection, celui de l’argent qu’il dit spolié. « Vous suivez, dans votre institution, les sommes d’argent que vous donnez en crédit, et nous allons, en Tunisie, lancer une commission d’audit sur les sommes en milliards de milliards prises par la Tunisie et qui ont été spoliées on ne sait par qui et où elles sont allées (…). Où sont allés tous ces crédits et ces dons ? Il faut y travailler avec les experts de la BM et tunisiens », dit-il à son invité qui lui répond que la Banque Mondiale dispose du traçage de chaque centime, qui lui a assuré que la Banque fait elle-même audit de tout ce qu’elle donne en crédits. Et de lui rappeler la « StAR initiative » ou « Stolen Asset Recovery Intitiative », en place depuis 10 ans chez la Banque Mondiale pour aider à la restitution des avoirs volés dans le monde, que Kais Saïed ferait mieux d’engager avec la BM, que de fustiger et d’accuser pêle-mêle tous les entrepreneurs tunisiens.
On ne sait pas si le chef de tout l’Etat en est au courant, l’état complet de toutes les dettes, et tous les dons au millime près, peut être audité par simple clic sur l’ordinateur d’une seule personne, Mme Kaouthar Babia pour ne pas la nommer. On ne sait pas, non plus, si le chef de tout l’Etat tunisien est au courant que signature de contrat, de dette ou de don, ne vaut pas déboursement immédiat. La grande majorité de ces sommes d’argent est liée à des projets. Des projets, pour beaucoup en stand-by pour des raisons administratives. Il sait pourtant, et il l’a noté devant Farid Belhaj, que leur déboursement est aussi tributaire de la réception de documents de constat de services faits ou de projets réalisés. Pour les autres, comme le crédit contracté du temps du gouvernement Fakhfakh auprès du FMI, il est facile d’en trouver trace dans les dépenses salariales et de compensations de l’Etat.
A plusieurs reprises, Saïed répétait devant Belhaj son intention d’auditer la dette tunisienne. Il l’avait pourtant déjà demandé depuis 5 mois à la ministre des Finances Sihem Nemsia. Qu’avait alors trouvé la ministre ? Pourquoi un second audit, si celui de Nemsia n’avait rien trouvé ? Celui de la ministre des Finances, si tant est vrai qu’il a été fait, serait-il meilleur que celui de la BM ?
- Nuance, Monsieur le Président !
Ne vaudrait-il pas mieux pour le chef de tout l’Etat qu’il pose la question à l’Administration de savoir pourquoi les 500 MUSD de « Millenium Challenge », discutés et avalisés depuis mai 2021, n’ont pas été encore déboursés par les Américains ? Peut-être était-ce de cela que parlait Kais Saïed, en disant que « un haut responsable lui avait parlé d’un don de 500 MUD, qui n’a jamais été déboursé en Tunisie ».
Pourquoi le programme Edunet qui devait numériser et interconnecter 3.300 écoles et institutions éducatives, pesant 71,5 M€, a failli être annulé et l’argent retourner aux bailleurs de fonds, car il devait être au moins engagé avant le 31 décembre 2021 ? N’est-ce pas là le vrai audit à faire ?
- Nuance Monsieur le Président !

Et le chef de tout l’Etat de s’engager, devant son invité de la Banque Mondiale, sur son second sujet de prédilection qui est celui de sa cabale judiciaire contre les entrepreneurs, de l’ancien et de l’actuel régime. « Un rapport de la Banque Mondiale, datant de 2012 ou 2013, faisait état de la corruption et la prévarication qui étaient choses dominantes en Tunisie, et 21 % du circuit économique, et de l’économie tunisienne étaient entre les mains de ceux qui avaient en ce temps-là le pouvoir, et de la famille [Ndlr : de l’ancien président Z.A.B.A]. Où sont ceux qui avaient pris tout cet argent ? », accusant indirectement ces familles d’avoir spolié cet argent, et d’extrapoler à la manière d’un néophyte en finances qui ne fait pas de différence entre secteur public, secteur privé, budget de l’Etat et argent des privés, que « ce sont 21 % de l’argent du budget tunisien, qui ont été détournés vers l’etranger ».
C’est Farid Belhaj qui corrigera le chef de tout l’Etat, en donnant l’intitulé de ce rapport. En effet, c’est une étude Intitulée « All in the Family, State Capture in Tunisia », publiée le 27 mars 2014 par la Banque Mondiale, et résumé dans ce papier de la BM. Il y est dit que « l’ancien régime tunisien s’est servi de la réglementation en vigueur et a créé de nouvelles lois pour servir les intérêts de la famille de l’ex-président Ben Ali et des proches du régime. Selon une nouvelle étude menée par des chercheurs de la Banque mondiale, la réglementation a été manipulée au point que ce groupe de privilégiés avait la mainmise, à la fin de 2010, sur plus de 21 % des bénéfices réalisés par le secteur privé dans le pays ».
La manipulation populiste de certains passages de ce rapport de la Banque Mondiale, était visible dans le discours du chef de tout l’Etat devant le vice-président de la Banque Mondiale. Ledit rapport n’a jamais dit qu’il s’agissait d’argent volé des caisses de l’Etat ou détourné du budget de l’Etat, qui a, par ailleurs, été toujours annuellement contrôlé par la Cour des Comptes, mais simplement du volume d’affaires dans toute l’économie qui aurait été entre les mains des privés appartenant à ces dites familles. Nuance, Monsieur le Président !
- Saïed ne risquerait-il pas de faire capoter les négociations avec le FMI ?
Reste à se demander, comme l’ont fait beaucoup d’analystes en Tunisie, pourquoi tenir un tel discours devant un bailleur de fonds ? Se demander encore si quand c’est le chef de tout l’Etat lui-même qui le certifie, que tous les crédits sont susceptibles de vol et de détournement, que derrière chaque loi, il y a un voleur et que votre pays n’est pas bon pour l’investissement, et que la justice est corrompue, si ce bailleur va encore vouloir vous donner et vous faire crédit ? Farid Belhaj est certes Tunisien, mais c’est aussi un haut responsable qui rend compte à une institution internationale de premier ordre sur la place financière étrangère.
Pourquoi aussi inviter le vice-président de la BM, qui liait déjà toute aide à un accord avec le FMI, pour lui tenir un tel langage alors que la cheffe du gouvernement menait des discussions vitales avec le FMI.
Et on rappelle, à ce propos, que Kais Saïed est même ce qu’on pourrait appeler un anti-FMI, position qu’il avait à plusieurs répétée, et critiqué le FMI au nom de la souveraineté tunisienne. On rappelle aussi que Kais Saïed s’était dès le début inscrit en faux contre le budget et la loi de finances 2022 préparée par Nejla Bouden. Deux documents, construits sur la base d’un endettement extérieur de plusieurs milliards DT, dont la dette à prendre chez le FMI. Saïed tenterait-il de faire capoter ces négociations ? A quel dessein le ferait-il ? Le sien propre en tant que politicien, ou celui de tout le pays ?








