Alors que la Tunisie est devenue un sujet de préoccupation à l’échelle internationale, à cause de ses récents écarts vis-à-vis des normes occidentales qu’elle semblait vénérer jusqu’alors, une délégation officielle tunisienne composée du ministre de l’Economie et de la planification et du gouverneur de la Banque centrale de Tunisie est partie la représenter officiellement, à Washington, aux réunions du printemps de la Banque mondiale et du FMI, dans l’antre sacré de ces normes.
La « question tunisienne » est devenue si inquiétante pour la sécurité internationale que l’infaillible Pape François, de l’Eglise catholique de Rome, sorti à peine de l’hôpital, l’a évoquée, dimanche 9 avril, dans son message des pâques, appelant le peuple tunisien, et en particulier les jeunes, « à ne pas perdre espoir face aux dérives autoritaires qu’a prises le régime tunisien et qui les ont poussés à choisir la migration vers l’Europe ».
Américains et Européens sont fâchés parce que la Tunisie, présentée comme étant un pays au bord de l’effondrement économique aux conséquences incalculables pour la sécurité régionale, refuse de déférer aux conditions qu’ils lui posent, via le FMI et le marché financier international, en vue d’obtenir toute l’assistance financière dont elle aurait besoin pour se relever.
A leurs yeux, ce risque d’effondrement de la Tunisie est dû à l’absence d’engagement des autorités tunisiennes à mettre en œuvre le programme de réformes convenu avec le FMI au niveau des experts.
Or, comme l’a noté, avec pertinence, l’ancien diplomate et analyste Elyès Kasri, cette perception est incomplète car elle focalise sur les autorités oubliant ou semblant oublier d’autres foyers de résistance beaucoup plus puissants.
Cette perception occulte, en effet, a-t-il souligné, la capacité de résistance et d’inertie des rentiers sociaux et économiques en Tunisie qui feront tout et semblent même prêts au pire pour bloquer le changement et les réformes.
Il a rappelé, à ce titre, les déclarations faites au quotidien français Le Monde en juillet 2019 par Patrice Bergamini, l’ancien ambassadeur de l’Union Européenne à Tunis, qui avait suscité un tollé monumental en Tunisie bien qu’il ait énoncé des vérités que les Tunisiens commencent avec de plus en plus de réalisme et de courage à dire.
« Quelles que soient leurs obédiences politiques, avait affirmé alors Bergamini, les vainqueurs des prochaines élections législatives et présidentielle (de 2019) seront placés face à un choix : soit ils comprennent qu’il faut faire évoluer un modèle économique faisant la part trop belle aux positions monopolistiques… » soit qu’ils composent avec ce modèle…
« Quand on parle de libre concurrence, loyale et transparente, c’est d’abord entre opérateurs tunisiens, avait-il encore dit. Si l’on doit aider la transition économique, la forcer, la pousser, c’est parce qu’il y a des positions d’entente, des monopoles. Certains n’ont pas intérêt à ce que de jeunes opérateurs tunisiens s’expriment et percent »… »Ce qui est en jeu dans une démocratie, c’est la redistribution : aider à l’enrichissement et à la consolidation des classes moyennes pour tirer vers le haut les plus démunis et rendre moins insupportable le fossé avec les plus privilégiés. Mais c’est difficile de faire bouger les lignes économiques en Tunisie. Plus difficile que de les faire bouger au niveau sociétal ».
Partenaire historique
Pourtant, face aux appels à l’alignement avec les autres puissances internationales, comme la Chine et la Russie, Elyès Kasri a dit être en faveur autant de la conclusion d’un accord avec le FMI que de l’approfondissement de la coopération historique avec les pays occidentaux, soulignant que « L’Europe n’est pas l’ennemi, c’est un partenaire qui a un intérêt vital dans la stabilité et la prospérité de la Tunisie non par altruisme mais pour ses propres intérêts. Il faut en tenir compte et savoir jouer nos cartes pour faire de la menace actuelle une opportunité historique pour un partenariat mutuellement bénéfique gagnant-gagnant entre la Tunisie et l’Europe ».
La menace dont il parle est celle d’une intervention extérieure, sous une forme ou une autre, pour forcer la Tunisie à revenir à sa ligne politique traditionnelle.
Reste que cet analyste et autres commentateurs préconisent, avec raison , pour la Tunisie, un ressaisissement dans le discours et la pratique politiques pour mieux voir clair et se positionner à la juste place sur l’échiquier international, sans en définir les contours, ni dire comment y arriver.
Faut-il affronter les réformes inévitables exigées et s’épargner davantage de dégâts causés par les joutes idéologiques révolues, ou aller de l’avant dans la perspective nationaliste avec tout ce qu’elle commande de sacrifices ? Telle est la question qui vaut d’être posée.
S.B.H








