Près de quinze ans après avoir contribué à la chute du régime autoritaire en Tunisie, la plus puissante confédération syndicale du pays – l’Union générale tunisienne du travail (UGTT ) – se retrouve une fois de plus au cœur d’une lutte pour l’avenir politique et économique de la nation , constate le think tank Arab Reform Initiative (ARI), qui rappelle que, suite à une série d’attaques contre son siège, la centrale syndicale a mobilisé des milliers de ses membres le 21 août 2025 pour protester contre ce que ses dirigeants ont qualifié d’« attaque contre des organisations pacifiques de la société civile » et contre les droits syndicaux.
Aujourd’hui, note encore ARI, la capacité de résistance politique efficace de l’UGTT est limitée par ses luttes internes. Au sein de l’Union, des fédérations traditionnellement militantes (notamment dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de la banque) coexistent avec un petit contingent pro-pouvoir et une aile apolitique qui préfère éviter l’opposition politique et se concentrer davantage sur les questions économiques. Ces divisions compliquent l’action collective, obligeant la direction à trouver un équilibre entre la préservation de son influence politique et la nécessité de maintenir son unité interne. Cet exercice d’équilibriste a influencé plusieurs décisions stratégiques de l’UGTT ces dernières années, notamment son refus d’appeler officiellement au boycott du référendum constitutionnel de 2022.
En définitive, la capacité de l’UGTT à surmonter ses difficultés actuelles repose sur deux facteurs clés : son aptitude à restaurer sa démocratie interne et à renouer le dialogue avec les Tunisiens. Les atouts historiques de l’Union demeurent considérables. Son héritage lui confère une légitimité indéniable : l’UGTT est intrinsèquement liée à l’histoire de l’indépendance et de la démocratie tunisienne, d’une manière qu’aucun autre acteur ne saurait égaler. Sur la scène internationale, l’UGTT bénéficie toujours de vastes réseaux qui peuvent amplifier la pression sur le gouvernement.
En butte à des « obstacles considérables »
Pourtant, les obstacles auxquels se heurte l’UGTT sont considérables. Le cadre institutionnel qui lui permettait autrefois de gérer pacifiquement les crises politiques – comme ce fut le cas en 2014 – a quasiment disparu. La plupart des contre-pouvoirs indépendants ont été démantelés, le Parlement est affaibli et l’opposition est irrémédiablement fragmentée, explique ARI. S’y ajoutent l’inflation galopante, le chômage persistant, un contexte d’apathie généralisée et de difficultés économiques, rendant une mobilisation collective durable de plus en plus difficile à obtenir.
Dans la longue histoire moderne de la Tunisie, l’UGTT a survécu au paternalisme de Bourguiba, résisté à la répression de Ben Ali et guidé le pays à travers une transition révolutionnaire dont beaucoup craignaient l’implosion. La confrontation actuelle a donc un air de déjà-vu. Mais, contrairement à ses prédécesseurs, Kais Saïed dispose d’une nouvelle arme redoutable : la frustration populaire. Il a convaincu nombre de Tunisiens que les institutions du pays les ont trahis et que le pouvoir centralisé est le seul remède à ce dysfonctionnement. Selon les derniers résultats du Baromètre arabe, 77 % des Tunisiens continuent de faire confiance à Saïed, tandis que les inquiétudes concernant les mêmes problèmes qui l’ont porté au pouvoir – chômage persistant, coût de la vie élevé et instabilité politique – restent plus vives que jamais, selon le groupe de réflexion.
Si ce discours n’est pas contesté, il risque de rendre la résistance de l’UGTT impuissante. Pourtant, l’histoire de la Tunisie offre un contrepoids important. Lorsque les dirigeants du pays ont cherché à saper la légitimité de l’UGTT, le syndicat a souvent réagi avec une vigueur et une solidarité renouvelée. Si les dirigeants de l’UGTT parviennent à remobiliser leur base et à présenter leur lutte non seulement comme un combat pour les salaires, mais aussi comme une défense de l’avenir démocratique de la Tunisie, ils pourront peut-être reconquérir leur rôle historique à l’avant-garde de l’opposition politique, conclut ARI.








