Sans être à proprement parler une notation comme elle en a l’habitude et la vocation de décerner, la très récente analyse de Fitch concernant la Tunisie a sonné comme un nouveau pavé dans la mare. Sentencieusement, l’agence a estimé que « l’élection présidentielle va accroître l’incertitude politique après que les deux candidats [Kais Saied et Nabil Karoui] ont remporté le premier tour du scrutin ». Une incertitude, dont Fitch Ratings pense qu’elle « pourrait faire peser un risque important sur les politiques publiques alors que le pays poursuit son difficile ajustement budgétaire et économique dans un contexte de pressions sur les finances extérieures ».
La tenue d’élections anticipées après le décès du président Beji Caid Essebsi en juillet dernier alors qu’il était en fonction montre que les institutions démocratiques tunisiennes fonctionnent bien (ce sont les deuxièmes élections présidentielles depuis le printemps arabe 2011), affirme l’agence qui avertit, cependant, qu’une victoire de Karoui au second tour de scrutin augmenterait les risques d’une crise politique et mettrait ces institutions à l’épreuve, car il n’est pas certain qu’il sera libéré ou empêché de prendre ses fonctions, précise-t-elle.
Saied et Karoui n’ont pas présenté de politiques économiques détaillées, utilisant plutôt la campagne relativement courte pour promouvoir un discours anti-establishment et leurs messages de conservatisme social, de réforme constitutionnelle et de lutte contre la corruption pour Saied et de populisme pro-pauvres pour Karoui. La politique économique intérieure tunisienne est l’apanage du chef du gouvernement, plutôt que de la présidence. Néanmoins, les différends entre les deux branches du pouvoir exécutif peuvent entraver l’élaboration des politiques, estime Fitch qui rappelle qu’en 2018, un désaccord entre Chahed et le défunt président Essebsi, qui a fait dérailler les pourparlers entre politiciens et syndicats sur les réformes économiques et sociales, en est un exemple.
Fragmentation politique croissante
Le résultat du premier tour met en évidence la fragmentation croissante de la politique tunisienne à la suite de l’éclatement du parti centriste Nidaa Tounes, co-fondateur de la coalition gouvernementale. Le taux de participation de 49%, contre 65% en 2014, est synonyme d’une désillusion populaire à l’égard des politiciens traditionnels. Et cela devrait compliquer les prochaines élections législatives, prévues pour le 6 octobre, et la formation d’une coalition qui s’ensuivra. Saied n’est affilié à aucun parti politique et Karoui, ancien membre de Nidaa Tounes, a fondé son propre parti, Qalb Tounes.
Bien qu’une plus grande clarté puisse émerger après les élections législatives, l’incertitude politique entourant les élections présidentielles et législatives pourrait conduire à une paralysie politique. Cela entraverait encore davantage les réformes économiques et fiscales, qui ont déjà été soumises à des contraintes sociales et politiques, comme en témoignent les résultats mitigés du programme du FMI en Tunisie et les protestations des travailleurs qui perturbent l’économie.
Des risques budgétaires
Un retard dans la formation du gouvernement ferait peser des risques sur l’assainissement budgétaire, ce qui pourrait entraver le décaissement des fonds publics. Ce risque est quelque peu atténué par le cadre budgétaire tunisien, qui prévoit l’exécution temporaire des dépenses dans le cadre de projets de loi de finances, même si ceux-ci n’ont pas été approuvés par le Parlement. En vertu de la législation actuelle, le projet de loi de budget 2020 doit être soumis au Parlement avant le 15 octobre.
Jusqu’à présent, les statistiques sur l’exécution du budget n’indiquent pas de dérapages budgétaires majeurs à l’approche des élections. « Nous prévoyons que le déficit de l’administration centrale pour l’ensemble de l’année (y compris les dons) sera globalement conforme à notre projection de 4 % du PIB de juin », assure Fitch. Ce chiffre serait inférieur à celui de l’an dernier (4,5 %) et de 2017 (6 %), mais supérieur à l’objectif du gouvernement (3,7 %), en raison de progrès plus lents que prévu dans la réforme des subventions et des augmentations salariales.
Les perspectives négatives concernant la notation de la Tunisie reflètent les pressions sur la liquidité extérieure, la faiblesse des tampons extérieurs et budgétaires et l’incertitude quant à la poursuite des réformes, conclut Fitch Ratings.








