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Que veut la Turquie en Tunisie?

Le président  turc  Recep Tayyip Erdogan considère que la récente tournure des événements en Tunisie   menace des éléments clés de sa politique régionale, estime le think tank the Quincy Institute for Responsible Statecraft.

Toutefois, jusqu’à présent, note-t-il, Ankara n’a pas réagi énergiquement à l’instauration de l’état d’exception par le président tunisien Kais Saied . Apparemment déterminé à maintenir une communication ouverte, Erdogan lui-même a appelé Saied le 3 août pour lui faire part personnellement de l’opinion de son gouvernement selon laquelle le maintien des normes démocratiques, y compris le travail du parlement, était essentiel à la stabilité de la région.

Selon la plupart des analystes,  Erdogan s’attache , à titre principal, è  veiller à ce que le principal parti islamiste tunisien, Ennahdha, et son cofondateur et président du Parlement, Rached Ghannouchi, ne soient pas marginalisés, et encore moins interdits, comme certains partis laïques l’ont demandé. Erdogan a souligné que tous les partis, y compris Ennahdha, devraient faire partie d’un dialogue national inclusif visant à ramener la Tunisie sur la voie de la démocratie.

Bien qu’Ankara n’ait pas considéré la Tunisie comme un axe principal de sa politique régionale depuis 2011, elle a vu Tunis – et l’influence qu’Ennahdha a exercée sur la politique étrangère du pays en particulier – comme un allié en Afrique du Nord, notamment en Libye, et plus largement en Méditerranée orientale, en opposition à la France, aux Émirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, les deux derniers ayant mené la contre-révolution contre la poussée « démocratisante » du printemps arabe et notamment les partis du mouvement associés aux Frères musulmans. En induisant la menace de diminuer, voire d’éliminer l’influence d’Ennahdha sur la politique future de la Tunisie, les démarches de Saied pourraient bien affecter négativement la propre position d’Ankara dans la lutte pour les sphères d’intérêt dans la région au sens large.

Les échanges commerciaux  entre les deux pays ont  atteint un milliard de dollars l’année dernière, couvrant les secteurs minier, énergétique, alimentaire et agricole. La Tunisie est considérée comme un point d’ancrage clé pour les intérêts commerciaux turcs non seulement en Afrique du Nord, qui est déjà un marché clé avec 250 millions de consommateurs pour les exportations turques, mais aussi comme une passerelle vers le Maghreb et l’Afrique subsaharienne où les hommes d’affaires turcs ont déjà investi massivement dans des pays comme le Sénégal et le Nigeria.

Au cours des dix dernières années, Ankara a également signé un certain nombre d’accords de défense – une importante source d’influence – avec la Tunisie, qui se sont traduits, entre autres, par la vente  transfert par les industries aérospatiales turques de drones armés de moyenne altitude et de longue endurance Anka-S à  la Tunisie l’année dernière, un accord d’une valeur de 240 millions de dollars. La Tunisie a rejeté un accord similaire avec Paris.

Rivalité franco-turque

La rivalité de la Turquie avec la France s’étend naturellement à la Libye, voisine de la Tunisie et riche en pétrole, où Paris, ainsi que les Émirats arabes unis, ont soutenu l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar, basée à Tobrouk, contre le gouvernement internationalement reconnu de Tripoli, le gouvernement d’unité nationale, ou GNU, dans la guerre civile de ce pays. En effet, c’est l’intervention de la Turquie en 2020 dans cette guerre qui a fait reculer l’offensive d’Haftar et a effectivement créé les conditions du cessez-le-feu et des pourparlers de paix en cours.

Le GNU, à son tour, a joué un rôle important dans la stabilisation de la frontière tuniso-libyenne à Ras-Jedir et Dehiba-Wazzen, des zones privilégiées par les contrebandiers et les trafiquants d’êtres humains, et où les affiliés de l’État islamique et d’Al-Qaïda, ainsi que les insurgés berbères, ont été actifs.

Ankara s’inquiète clairement du fait que les actions de Saied, soutenues par la France et ses rivaux régionaux du Golfe, mettent désormais en péril ces acquis, ainsi que la stabilité de la Tunisie elle-même.

Elle exhorte les États-Unis et l’Union européenne à faire pression sur Saied pour qu’il s’engage dans un processus inclusif visant à restaurer la gouvernance démocratique dès que possible. Selon Ankara, l’enjeu est de taille, notamment la radicalisation possible des groupes islamistes en Tunisie s’ils se sentent marginalisés ou privés de leurs droits par un nouveau gouvernement. La Tunisie  a déjç maille à partir avec les groupes terroristes  locaux tels que Ansar-al-Charia et Jund Al Khalifa, outre le  retour de centaines d’anciens jihadistes de Daech  capturés par les forces kurdes dans le nord de la Syrie.

En outre, l’instabilité en Tunisie pourrait bien affecter ses voisins, notamment la Libye, où les partisans étrangers de Haftar pourraient voir l’avantage de relâcher leur pression sur lui et ses associés pour qu’ils restent dans les négociations de paix. Mais l’UE devrait s’inquiéter davantage de la perspective de voir la Tunisie devenir un nouveau point de départ majeur pour les émigrants désespérés d’Afrique subsaharienne. La Tunisie accueille déjà quelque 20 000 Africains (principalement de Côte d’Ivoire), dont beaucoup sont sans papiers. Ces migrants pourraient maintenant être tentés de faire le périlleux voyage à travers la Méditerranée.

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