Les Tunisiens ont fini par se convaincre qu’avec Ennahdha tout se fait à l’envers. Généralement , dans les dossiers à caractère national , comme c’est le cas pour le terrorisme, on réfléchit , on se concerte , on énonce les principes et puis on agit en commun en s’y conformant . Or, dans ce dossier précisément, Ennahdha a commencé par agir conformément à ses convictions, en mettant tout le monde devant le fait accompli ; et puis , après que le terrorisme a revêtu un caractère endémique , elle a entamé une démarche d’explication et d’exégèse visant à limiter la portée criminelle de l’entreprise djihadiste . Parallèlement , elle a lancé des appels à l’unité nationale derrière les forces armées et de sécurité qui étaient jusqu’à peu traitées de « peu sûres « et à la limite contrerévolutionnaires .
Ennahdha a tout fait pour protéger les salafistes , djihadistes compris , et s’est arrogée le droit de mener des discussions en aparté avec eux , sans que les autres partenaires politiques sachent le contenu , ni l’aboutissement de ces discussions .On était là dans la période 2011/2012 où les djihadistes revendiquaient une couverture politique pour mettre en œuvre le projet de société islamiste , entreprise qui les mettaient sur la même ligne qu’Ennahdha .Et c’étaient les protestations contre le film de Nadia Al-Fani « Ni Dieu Ni Maître » (Juillet 2011) , la diffusion du téléfilm Persépolis , sur Nessma (octobre 2011) , le soulèvement de la Kasbah 3 (juillet 2011), les attaques liées à l’exposition d’Al-Abdalliah (juin 2012) et l’attaque de l’ambassade américaine (septembre 2012). Viennent après les justifications des agissements et actes criminels de ces djihadistes , en Tunisie et à l’extérieur , lorsque des informations parlent de camps d’entraînements et de trafic d’armes à grande échelle dans le pays et dans la région . En Tunisie , Ennahdha nous a annoncé que le pays est une terre de prédication et de transit pour les terroristes et les armes , qui sont acheminés vers d’autres destinées , et a tenu à nous rassurer que le terrorisme ne frappera jamais à nos portes . Justifiant la ruée djihadiste en Syrie et au Nord Mali , Ennahdha a expliqué ce phénomène par la défense de causes justes dans ces pays , celles de la révolution et du renouveau qu’annonce le printemps arabe dans la région . En Libye, Ennahdha justifie les crimes commis par les mêmes djihadistes dans un pays qu’ils contrôlent , pourtant , en partenariat avec d’autres formations islamistes plus ou moins radicales , par les séquelles des atrocités du régime déchu, et demande plus de temps et d’indulgence à leur égard pour faciliter leur mutation , et exorciser le mal intériorisé durant leur lutte contre le despotisme de Guedhafi .
L’interview accordée par le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi ,à Al Wataniya 1 , n’a pas échappé à cette logique . Banalisant la situation inédite en Tunisie , il a rappelé que le terrorisme est un phénomène planétaire engendré par la mondialisation et que tous les pays du monde y font face .Il a mis en garde contre la déclaration de guerre au salafisme , précisant, toutefois, que personne n’a le droit d’imposer son avis aux autres et rien, absolument rien, ne peut justifier le recours à la violence par les uns ou par les autres.
Dans un moment fort de l’interview, et peut-être à défaut d’arguments consistants, Rached Ghannouchi puise dans le registre de la rhétorique, comparant la Tunisie à un jardin dans lequel fleurissent toutes les espèces et sont présentes toutes les couleurs. Porté dans son élan théorique , et fermant les yeux sur le sang qui coule , il ne se gêne pas d’affirmer que les salafistes, , sont des enfants du pays , au même titre que les communistes , les libéraux et les nahdhaouis , et qu’il ne doit pas exister de problème avec le salafisme ou tout autre courant de pensée, mais seulement des divergences au niveau de la pensée.
Le cheminement de l’entretien le ramène, par moments, à la dure réalité du pays. Ne pouvant éluder le classement d’Ansar Chariaa comme une organisation terroriste , il reconnaît que la raison en revient justement au choix de la violence comme mode opératoire pour imposer ses idées aux autres au lieu du débat contradictoire , et clamant à l’adresse de celui qui veut l’entendre que la Tunisie est une terre de paix et de tolérance et c’est pour cette raison que le terrorisme n’y fera pas long feu .
L’idée que Rached Ghannouchi se fait du terrorisme, reste de l’ordre du schéma théorique , très éloignée de la réalité ,car elle ne peut rassembler autour d’elle .Mais elle devient vraiment défectueuse et politiquement non opérationnelle lorsqu’elle tente de faire la différence entre terrorisme et violence politique .Sur le chapitre du terrorisme , il exonère Ennahdha doublement : le phénomène a commencé bien avant son accès au pouvoir avec Ben Ali à Djerba , en 2002 , et à Soliman , en 2006 , et avec Caïd Essebsi à Errouhia en 2011 , mais surtout en classant l’attaque de Bab Souika comme simple violence politique . Or en politique, la déontologie impose aux acteurs de la vie publique de ne pas s’ériger, après coup, en arbitres pour statuer sur la nature de leurs agissements, et de laisser le soin aux historiens, aux observateurs et aux autres partenaires de le faire, car ils sont mieux placés pour y officier. Seulement, Rached Ghannouchi ne veut pas se conformer à ces règles, car il a toujours voulu être juge et partie .
Aboussaoud Hmidi








