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Radiographie du crédit : Où sont allés les 92,9 Mds DT distribués ?

Le tableau VI-1 de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) recense l’ensemble des crédits distribués par le système bancaire, ventilés par branche d’activité économique. La période couverte court de décembre 2021 à décembre 2025. Les montants sont exprimés en milliers de dinars.

Au 31 décembre 2025, les crédits totaux atteignent 92,9 milliards de dinars (Mds DT), contre 77,6 Mds DT en décembre 2021, soit +19,8 % en quatre ans. Sur la seule année 2025, la croissance ressort à +4,1 %. Ce rythme, en apparence satisfaisant, doit être lu à l’aune d’une inflation tunisienne qui a dépassé 8 % par an sur la période. En termes réels, l’encours de crédit à l’économie s’est contracté.

–          Deux secteurs concentrent 58 % du total

Les industries manufacturières (C) et le commerce (G) constituent le cœur du système de crédit tunisien. Les premières représentent 29,0 Mds DT, soit 31,2 % du total, en progression de 23,7 % depuis 2021. La courbe marque cependant un plateau depuis fin 2022, oscillant entre 27,4 et 29,0 Mds DT avec une forte volatilité trimestrielle, dont un creux à 26,8 Mds DT en septembre 2024. Ce profil suggère une gestion active du crédit de trésorerie plus que des investissements lourds.

Le commerce et la réparation automobile (G) progressent de +32,6 % sur quatre ans, pour atteindre 25,0 Mds DT et 26,9 % du total. La trajectoire est régulière et s’accélère en 2024-2025, reflétant la progression des importations et le maintien de la consommation intérieure. Ensemble, ces deux secteurs totalisent 54,0 Mds DT, soit 58,1 % des crédits recensés.

–          La construction stagne, la promotion immobilière recule

Le secteur de la construction (F) affiche 8,1 Mds DT à fin 2025, quasi identique à décembre 2021 (8,3 Mds DT), soit −2,9 % nominalement et une contraction réelle significative. L’encours n’a jamais dépassé 8,4 Mds DT sur toute la période. À l’intérieur, la promotion immobilière passe de 5,4 à 5,0 Mds DT et voit sa part dans le crédit à la construction reculer de 64,4 % à 61,7 %. Enchérissement du foncier, blocage des autorisations, tassement de la demande solvable : la construction, traditionnellement locomotive de l’investissement, n’est plus motrice.

–          Agriculture et secteur financier, les deux belles performances

L’agriculture, la sylviculture et la pêche (A) progressent de +46,9 % en quatre ans, de 3,2 à 4,7 Mds DT, avec +10,0 % sur la seule année 2025. La courbe est ascendante sans interruption, trimestre après trimestre. Les enjeux de sécurité alimentaire ont clairement orienté le crédit vers ce secteur.

Les activités financières et d’assurance (K) progressent de +45,5 %, de 4,1 à 6,0 Mds DT, avec une accélération en 2025 (+12,9 % sur l’année). Cette expansion reflète le développement des lignes de crédit interbancaires dans un contexte de tensions persistantes sur les liquidités du système bancaire.

–          Tourisme : un recul structurel à contre-courant

L’hébergement et la restauration (I) enregistrent l’une des évolutions les plus préoccupantes, passant de 4,8 à 3,9 Mds DT en quatre ans, soit −18,4 %. Chaque fin d’année affiche un encours inférieur au précédent, sans exception. Ce recul ne signifie pas une dégradation opérationnelle du tourisme, dont les chiffres d’arrivées s’améliorent. Il traduit soit un désendettement volontaire des hôteliers, soit un durcissement de l’accès au crédit pour un secteur encore perçu comme fragile. Le signal est celui d’une déconnexion entre la reprise touristique et son financement bancaire.

–          L’État se retire du crédit bancaire

La contraction la plus spectaculaire concerne l’administration publique (O) : de 4,0 Mds DT en 2021 à 1,7 Mds DT en 2025, soit −57,2 % en quatre ans et une division de l’encours par 2,3. Le mouvement s’accélère en 2025, avec un recul de −33,2 % sur l’année et une chute de 2,5 à 1,8 Mds DT entre mars et juin 2025 seulement. Ce désengagement traduit le basculement de l’État tunisien vers d’autres instruments de financement : bons du Trésor, prêts du FMI (Fonds Monétaire International), financements bilatéraux. Il peut aussi refléter une prudence accrue des banques vis-à-vis d’un emprunteur public dans un contexte de dégradation des finances publiques.

–          Les secteurs émergents

L’énergie (D, électricité, gaz, vapeur) enregistre la plus forte progression relative : +278,3 %, de 205 millions à 775 millions de dinars, portée par les investissements dans les énergies renouvelables. La trajectoire reste néanmoins irrégulière. Les activités immobilières stricto sensu (L) bondissent de +136,2 %, de 149 à 353 millions. Les industries extractives (B) progressent de +69,9 %, de 898 millions à 1,5 Mds DT. Les services administratifs et de soutien (N) gagnent +63,8 %, de 908 millions à 1,5 Mds DT. L’information et communication (J) mérite une mention : après des années d’encours stable autour de 1,3 Mds DT, le secteur bondit à 1,9 Mds DT à partir de fin 2024, soit +30 % en un semestre, signalant probablement de grands projets de transformation numérique.

–          Les secteurs oubliés et en recul

Les transports et l’entreposage (H) stagnent à +5,2 % sur quatre ans, une contraction réelle évidente. Les activités spécialisées, scientifiques et techniques (M) n’affichent que +1,7 %. Ces secteurs à forte valeur ajoutée n’accèdent pas au crédit en proportion de leur potentiel.

L’enseignement (P) recule de −21,0 %, de 400 à 315 millions de dinars, chaque trimestre affichant un encours inférieur au précédent. L’eau, l’assainissement et la gestion des déchets (E) chutent de −40,2 %, de 314 à 188 millions.

–          Les anomalies de novembre 2025

Deux postes présentent des ruptures inexplicables en novembre 2025. Les autres activités de services (S) passent de 1,4 Mds DT en octobre à 3,5 Mds DT en novembre, avant de retomber à 1,6 Mds DT en décembre, soit une multiplication par 2,4 immédiatement compensée. Le secteur eau (E) présente le même profil : 188, puis 383, puis 188 millions de dinars sur trois mois consécutifs. Ces mouvements symétriques ressemblent à des reclassifications comptables temporaires. Ils n’altèrent pas les tendances de fond mais appellent une note méthodologique de la BCT.

–          Une économie à crédit où la construction stagne

La Centrale des Risques tunisienne brosse le portrait d’une économie à crédit fortement concentrée. Deux secteurs accaparent 58 % des ressources. L’agriculture progresse bien. La construction stagne. Le tourisme se désendette. L’enseignement recule. L’État se retire du crédit bancaire à grande vitesse. Sur quatre ans, le crédit nominal progresse de 19,8 %, face à une inflation cumulée estimée à 35-40 % sur la même période. La recomposition sectorielle est profonde, et elle reflète, fidèlement, les grandes lignes de force et de fracture de l’économie tunisienne.

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