Taoufik Rajhi : L’interview qui décape !

Taoufik Rajhi : L’interview qui décape !

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Taoufik Rajhi, le «Monsieur grandes réformes» du gouvernement de Youssef Chahed, est aussi l’un des principaux négociateurs de la Tunisie avec le FMI, dont il connaît désormais tous les arcanes et ficelles. Ces réformes étant directement liées à la structure même du budget de l’Etat, ce ministre en parle aisément. Il avait commencé dans un bureau à la Kasbah, il termine [Ndlr : On verra en 2020 !] dans immeuble de la zone urbaine nord de Tunis.

Pour Africanmanager, il donne ici son opinion sur le projet de budget de l’Etat pour 2020. Un budget, préparé par un gouvernement sortant, pour un gouvernement qui pourrait ne prendre fonction qu’après adoption de ce projet de budget par la nouvelle ARP, qui pourrait, elle-même, n’y rien comprendre, car en grande majorité formée de néophytes. Un budget, qui plus est, serait en quelque sorte imposé à l’équipe du prochain chef de gouvernement, avec lequel il doit faire, même s’il pourrait ne correspondre en rien à son propre programme où à celui de son parti politique.

Est-ce que vous estimez réalisable le projet de budget de l’Etat 2020 ?

La 1ère réflexion à faire, serait de savoir s’il y a dans ce budget des dépenses compressibles, et dont le prochain gouvernement pourrait faire l’économie pour réduire le besoin de financement, surtout extérieur. C’est cela la question fondamentale. La réponse est que vous avez quatre postes de dépenses, essentiels dans le budget.

Le 1er est celui des salaires et des rémunérations des agents de l’Etat. C’est un poste rigide qui bouffe un peu plus de 19 milliards DT. Un volume énorme par rapport à des dépenses réelles, hors compensation et service de la dette. Elles sont d’à peu près de 35 milliards DT, ce qui représente quelque 50 % du poste des dépenses. Des engagements ont aussi été signés pour de nouvelles augmentations, et il n’y a pas lieu de renier ces engagements.

L’autre poste budgétivore est celui de la compensation. Or, il n’y a actuellement aucune réforme sérieusement engagée pour réduire la compensation. Deux façons pour le faire. Soit par des ajustements des prix des hydrocarbures, de l’énergie et des prix des matières de base ou du transport. Il n’y a aucune politique dans ce sens aujourd’hui. Soit par des politiques de transfert direct, la réduction du gaspillage, la fraude et le détournement par des parties qui n’ont pas besoin de compensation. On a les stratégies et les programmes et les plans d’action pour le faire. Mais rien n’a été engagé pour l’instant.

3ème poste, tout aussi rigide, celui du remboursement de la dette, en intérêts et principal. Et à ce que je sache, il n’y a pas aujourd’hui de possibilité, de volonté de renier la dette du pays, et ce serait dangereux pour la Tunisie de le faire.

Il reste alors le poste du titre II, celui de l’investissement, et il est tout aussi rigide. Cela d’autant plus que ce genre de dépenses stagne depuis la révolution, entre 5,5 et 6 milliards DT, même si le taux d’exécution de ces dépenses d’investissement a augmenté au cours des trois dernières années. En temps normal, et au regard de l’évolution de l’inflation depuis 2012, on devrait y consacrer 10 milliards DT. Le poste, tel qu’il est actuellement, est tout aussi incompressible, car il s’agit de projets en cours, de paiements en cours, et à 20 ou 30 % constitué de nouveaux projets.

La difficulté donc, dans ce projet de budget 2020, c’est qu’il n’y aucun poste compressible, car s’agissant de choix de société, de politique salariale, de politique de compensation, et du reste, le résultat d’un historique de choix de financement du déficit budgétaire par appuis budgétaires et l’endettement extérieur, faits depuis la révolution.

Le déficit prévu par ce budget, de 3 %, est-il réalisable ?

Dans tout objectif, il y a toujours un risque de dépassement. Tout l’art est de savoir comment jongler entre recettes et dépenses, pour y arriver. Le risque existe donc. Il est notamment lié à l’évolution du taux de change, élément exogène qu’on ne maîtrise pas, et qui a un impact direct négatif sur le remboursement de la dette, le déficit budgétaire et sur le montant de la compensation. Il y a aussi le risque du prix du baril de pétrole que la Tunisie ne maîtrise pas non plus. On a certes essayé de mettre en place un système de Hedging qui a réussi certes, mais partiellement à cause de la quantité «Hedgée» et qui était faible. Il y a aussi le risque du processus de paix sociale dans le pays, qui reste lié aux négociations pour les augmentations salariales qui sont devenues systématiques en Tunisie. Il faut rappeler que la masse salariale était à 6,3 milliards DT en 2010, et qu’actuellement elle dépasse les 19 milliards DT, se multipliant ainsi de 300 % en 8 ans.

Est-ce que vous estimez que le budget 2020, peut être réalisé, tel qu’il est, sans l’aide financière étrangère et les bailleurs de fonds qui financent depuis 2016 la Tunisie ? En d’autres termes, un autre gouvernement pourra-t-il faire mieux, sans le FMI et ses Followers ?

Tous les gouvernements tunisiens, issus de la révolution, ont voulu combattre l’endettement extérieur et ont tous inscrit cela dans leurs agendas respectifs. Aucun gouvernement n’a accepté une augmentation de la dette extérieure.

Il y a en fait deux façons d’y arriver. Soit avoir le courage de faire des coupes, qui ne peuvent être que douloureuses, dans certains postes du budget, et d’aller ainsi vers une politique d’austérité, pour au moins rester au même niveau de 2019 en matière de budget de l’Etat. On ne doit pas, pour cela, toucher à l’investissement qui est un moteur de croissance, et qui est déjà au plus bas. Soit, continuer dans la même logique budgétaire, adoptée depuis 2012, jongler et composer avec toutes les difficultés et trouver du financement là où on peut.

Or, ce n’est pas dans le marché intérieur qu’on le trouvera. Il n’en a pas la capacité, pour des sommes au-delà e 1 Milliard € ou 3 Milliards DT. Au-delà, il faut aller chercher l’argent ailleurs. Chez les bailleurs de fonds d’abord, car avec des conditions très favorables aux alentours de 2 % et avec des échéances pouvant s’étaler jusqu’à sur 20 et même 40 ans. Il faudra ensuite, réduire au maximum l’accès au marché financier international devenu très coûteux.

Tout cela, reste impossible, irréalisable, sans l’accord avec le FMI et son feu vert, signifiant que le pays est en train de faire les réformes nécessaires, assainir son budget, et soigner le déficit de sa balance de paiement. C’est à ces seules conditions que les bailleurs de fonds donneront de l’argent et que vous assurerez la soutenabilité de votre dette et votre capacité de remboursement aussi.

Est-ce qu’il est possible, pour tout prochain gouvernement tunisien, d’arrêter sine die les négociations avec le FMI et de faire sans ?

Rappelons, d’abord, que la Tunisie est sous programme FMI, jusqu’à avril 2020. Demander la suspension de ce programme reviendrait à dire couper les finances extérieures à la Tunisie, toutes les finances, car le FMI est en quelque sorte l’agence de notation du pays auprès des bailleurs de fonds. Cela reviendrait aussi à mettre le financement du budget en grave péril.

Est-ce que vous estimez possible une autre politique économique et financière en Tunisie, et dans la conjoncture actuelle ? Y a-t-il un autre choix, autre que l’austérité dans ce cas ?

Ce que je dis, c’est qu’on fait face aujourd’hui à des postes incompressibles, nés de politiques économiques et sociales, elles-mêmes déterminées par la conjoncture, politique, sociale et économique. Si vous changez ces politiques et que vous trouvez un moyen pour compresser certains de ces postes, vous pouvez ne plus avoir besoin de financement extérieur. Compresser, c’est aussi trouver des équilibres internes, qui réduisent les dépenses, qui préservent la paix sociale pour la préservation de laquelle la Tunisie a payé le prix fort. Il faut rappeler que la Tunisie avait essuyé, l’année dernière, deux grèves générales, après lesquelles le gouvernement avait fini par céder sur les augmentations salariales pour préserver cette paix sociale. Actuellement, ce dont on a le plus besoin, je le pense sincèrement, c’est d’aller vers les réformes qui permettent de faire des économies budgétaires. Sinon, je ne vois pas d’autre solution.

L’issue des élections, avec l’émergence d’un autre régime politique, d’un nouveau président et d’un nouveau chef de gouvernement porteur d’un autre projet socioéconomique, pourra-t-elle selon vous changer quelque chose ?

Quelles que soient les issues de deux élections, présidentielle et législative, populiste, de gauche, conservateur, de droite ou autre, on ne pourra pas faire l’économie de financer le budget autrement que par la négociation avec les instances internationales. Autrement, c’est du domaine de la pure propagande politicienne et électorale. La réalité économique est différente. Et je crois que tout le monde finira par s’incliner devant cette réalité économique et essayer de négocier, aussi bien avec le FMI qu’avec la Banque Mondiale ou d’autres bailleurs de fonds.

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