AccueilLa UNETelnet Holding, le fantôme de Syphax pèse encore 61 % du bilan

Telnet Holding, le fantôme de Syphax pèse encore 61 % du bilan

La holding technologique publie un bénéfice 2025 de 5,5 millions de dinars, en baisse apparente de 11,9 %, et convoque ses actionnaires le 29 juin. Mais la vraie histoire de ses états financiers, audités par FMBZ KPMG Tunisie, n’est pas dans le résultat. Elle est dans une exposition de 17,1 millions de dinars sur Syphax Airlines, compagnie clouée au sol depuis 2015, soit 61,5 % du total du bilan, intégralement provisionnée au dinar près, jamais soldée. Onze ans après, le cadavre est toujours dans le placard, et il est plus gros que la maison.

–          Un résultat en baisse, mais de meilleure qualité

Commençons par la performance. Le résultat net 2025 ressort à 5 545 242 dinars contre 6 294 887 en 2024, un recul de 11,9 % qui est un pur effet d’optique. L’exercice 2024 était gonflé par une reprise de provision exceptionnelle de 10 millions de dinars, partiellement absorbée par 7,4 millions de pénalités et amendes douanières, dont l’origine n’a jamais été détaillée publiquement, soit un solde exceptionnel net d’environ 2,6 millions. Retraité de ces éléments, le résultat 2025 est quasi intégralement récurrent, donc de bien meilleure facture. Même correction à l’exploitation, la hausse affichée de 46,3 % du résultat d’exploitation, à 5 712 318 dinars, retombe à environ 5,7 % en base comparable, par notre calcul, une fois neutralisées les dotations non récurrentes de 1,5 million passées en 2024.

Le modèle, lui, tourne. La holding vit de deux rentes, les frais de gestion facturés aux filiales, 3 916 838 dinars, en hausse de 6,5 %, au tarif de 600 dinars par employé et par mois pour les principales conventions, et les dividendes des participations, 4 758 685 dinars, en hausse de 7,3 %, dont 3 464 700 dinars de la seule Telnet Incorporated, la vache à lait du groupe. Sans dette financière, avec un taux d’impôt effectif de 4,2 % grâce au régime des dividendes, la rentabilité des capitaux propres atteint 26,5 % sur fonds propres d’ouverture. Sur le papier, une machine bien huilée. C’est précisément sur le papier que tout se joue.

–          Dix-sept millions de fantôme

Additionnons maintenant les lignes que les notes dispersent avec soin. Titres de participation Syphax Airlines, 2 500 000 dinars. Compte courant débiteur, 4 103 347 dinars, strictement inchangé d’un exercice à l’autre. Intérêts à recevoir, 4 662 205 dinars, figés eux aussi. Billets de trésorerie souscrits entre février et novembre 2014, 4 300 000 dinars. Prêt non remboursé, 1 500 000 dinars sur les 3,5 millions accordés.

Au total, 17 065 552 dinars d’exposition sur une compagnie aérienne qui n’a plus décollé depuis 2015. Rapportée au total du bilan, 27 738 592 dinars, l’aventure aérienne du groupe pèse encore 61,5 % des actifs bruts de la holding technologique, onze ans après le dernier vol.

Le traitement comptable est d’une précision remarquable. Les provisions cumulées, 2,5 millions sur les titres, 3 663 739 dinars sur le compte courant, 1 770 372 sur les intérêts, 5 800 000 sur les billets et le prêt, totalisent 13 734 111 dinars. Ajoutez les 3 331 441 dinars d’intérêts réservés logés au passif, et l’on retombe exactement, au dinar près, sur les 17 065 552 dinars d’exposition. Le risque comptable est éteint et l’exposition nette est nulle. Les commissaires aux comptes en ont fait leur question clé d’audit sans réserve. Mais la question journalistique demeure entière, pourquoi ne jamais solder ? Ni abandon de créance, ni radiation, ni recouvrement en onze exercices. Espoir résiduel dans un contentieux, contrainte fiscale, ou réticence à acter définitivement la perte d’un pari qui fut celui du fondateur du groupe ? Chaque année, l’assemblée reconduit le fantôme sans que le rapport ne s’en explique.

–          La holding qui vit sur du papier

Le second étage de l’analyse tient dans le contraste entre le compte de résultat et la caisse. Les liquidités de clôture s’élèvent à 405 071 dinars. C’est tout, pour une holding qui a décaissé 4 245 780 dinars de dividendes à ses actionnaires en 2025, soit 0,35 dinar par action.

L’équation a tenu grâce à un flux d’exploitation positif de 4 298 624 dinars, l’équilibre est donc réel, mais il est tendu, et il repose sur des encaissements que les filiales diffèrent avec constance. Les dividendes à recevoir atteignent 7 013 299 dinars, en hausse de 674 445 dinars, et leur inventaire est un musée, 1,2 MDT de dividendes Telnet Incorporated, votés au titre de 2014 et toujours pas versés, des reliquats Telnet Technologies sur chacun des exercices 2020 à 2024. Côté prestations, les créances clients intragroupe, 3 752 946 dinars, représentent près d’une année entière de facturation, 3 922 791 dinars hors taxes en 2025, et elles croissent presque deux fois plus vite que le revenu, 11,7 % contre 6,5 %. La holding comptabilise des produits que ses propres filiales ne paient qu’avec retard.

Deux signaux faibles complètent le tableau. PLM Systems, filiale à 70 %, a eu besoin en mars 2025 d’un prêt de 400 000 dinars à 8,75 % pour régulariser ses dettes fiscales et sociales, fait marquant assumé par les notes, et ne verse plus de dividende. Et le 30 mars 2026, la CNSS a notifié un contrôle portant sur les exercices 2023 à 2025, dont l’impact, soulignent les auditeurs dans une observation, ne peut être estimé.

–          Gouvernance : le résumé qui s’impose

Le rapport spécial mérite une lecture attentive. Le directeur général Slim Kallel a perçu environ 877 000 dinars bruts toutes entités confondues, dont 638 285 dinars auprès des filiales. L’administratrice déléguée Ines Frikha a perçu via les filiales 1 371 048 dinars bruts, arriérés de 2024 compris, soit 1 078 286 dinars au titre du seul exercice 2025, et Mahdi Frikha 164 667 dinars bruts. Ajoutez 62 500 dinars de jetons pour le président du conseil, 200 000 pour les administrateurs et 50 000 pour le comité d’audit. L’ensemble de ces rémunérations de dirigeants et mandataires avoisine ainsi, par notre addition, les 2,4 millions de dinars bruts, à rapprocher des 4,2 millions distribués à l’ensemble des actionnaires. Tout est légal, autorisé et publié, c’est la proportion qui interpelle dans un groupe coté.

–          Conclusion

Telnet Holding, c’est deux sociétés en une. Une holding de services technologiques rentable, sans dette, au modèle récurrent, et un mausolée comptable où repose, provisionné au dinar près mais jamais enterré, le rêve aérien de 17 millions de dinars. L’assemblée du 29 juin votera les comptes, distribuera le dividende, et reconduira le fantôme pour une douzième année. Les actionnaires seraient fondés à poser trois questions, quand Syphax sera-t-il soldé, quand les filiales paieront-elles leurs dividendes votés depuis 2014, et pourquoi la caisse d’une holding qui distribue 4,2 millions ne contient-elle que 405 000 dinars au 31 décembre.

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