Enchaînant les plateaux tv, plus est, sur Alhiwar Ettounsi, le penseur Mohamed Talbi ne laisse personne indifférent. Iconoclastes, ses vues sur la consommation de l’alcool et la prostitution, décrétées et certifiées licites par ses soins, ont soulevé une levée de boucliers dont on ne connaît pas de précédent en Tunisie. Ses détracteurs sont légion, et ils ne sont guère à court d’arguments pour dire tout le mal qu’ils pensent de ce plus que nonagénaire penseur dont les écrits et les œuvres ne datent pourtant pas d’aujourd’hui.
Sachons dès l’abord que Talbi prône une lecture vectorielle du Coran qui consiste à prendre en compte l’intentionnalité du livre saint et non pas les jugements émis à une époque révolue. Il se définit ainsi comme un penseur libre en islam, un musulman coranique, laïc, moderne et rationnel. Wikipedia dit de lui que « il rentre en opposition contre Ennahdha qu’il estime être un cancer et dont il craint une volonté voilée de vouloir instaurer en Tunisie une dictature théocratique qui serait pire que les anciennes dictatures connues ». Il n’en demeure pas moins que Mohamed Talbi a consacré une grande partie de sa vie au dialogue entre les religions et les cultures.
Cette précision étant faite , la question vaut d’être posée de savoir pourquoi Mohamed Talbi, au soir de sa vie, s’est-il avisé de créer , médias aidant, une polémique dont il n’est pas inopportun de faire l’économie alors que les Tunisiens ont d’autres priorités et bien des sujets qui les occupent. On ne serait pas loin de la réalité si on privilégiait la piste du buzz. Les émissions où Mohamed Talbi a été invité à s’exprimer, surtout la dernière en date, ont battu des records d’audience inégalés. Tout le reste ne serait-il que balivernes ? La question est ouverte.
Sans qu’il y ait lieu de revenir sur la genèse des débats enflammés et passionnés sans être passionnants, on retiendra que le panel choisi sent le sensationnel à dix kilomètres à la ronde, surtout avec la présence du porte-parole officiel du parti salafiste Attahrir, Ridha Belhaj qui a dit de Mohamed Talbi ce que l’Imam Malek n’a pas dit du vin ! N’ayant pas été en reste, l’islamologue Talbi n’y est pas allé non plus du dos de la cuiller, précipitant le débat dans des méandres dont l’un et l’autre auraient dû se dispenser, alors que le « modérateur » de l’émission, Samir Ouafi, prenait un malin plaisir à jeter de l’huile sur le feu. Et ceci n’a nullement échappé à l’historien et universitaire Mohamed Fantar qui a dit , lundi, dans un statut posté sur sa page facebook, toute la tristesse qu’il a ressentie en suivant le débat sur une chaîne de télévision de large audience dont l’animateur « insultait les universitaires et leur doyen Mohamed Talbi ».
Il a, au demeurant, rappelé que ce dernier est « un docteur en histoire, et le premier doyen pour la faculté des lettres et des sciences humaines ayant encadré plusieurs générations, lesquelles ont rejoint les élites universitaires tunisiennes ».
Il a, dans le même cadre, relevé que Mohamed Talbi s’est trouvé lors d’une précédente émission d’Alhiwar Attounsi (Labess) coincé entre l’animateur et l’invité qu’il a choisi, dénonçant le fait que Mohamed Talbi soit interrompu à maintes reprises aussi bien par l’animateur que par son invité , un professeur de l’enseignement secondaire , l’ empêchant de dire ce qu’il avait à dire et d’exposer clairement ses idées aussi bien et autant qu’il le voulait, ce qui l’a amené à quitter le plateau de l’émission animée par Naoufel Ouertani.
Mohamed Fantar a, dans le même ordre d’idées, alerté contre « le danger de marginaliser davantage les universitaires et leurs symboles », exprimant le souhait de « ne plus avoir l’occasion de voir tels plateaux sur nos chaînes de télévision ».
Mourou, mi-figue, mi-raisin
Le vice-président du mouvement Ennahdha, Abdelfattah Mourou, pour sa part, a déclaré que Mohamed Talbi s’est trompé, ajoutant cependant que l’homme a droit au respect pour ses écrits et ses recherches.
Intervenant ce lundi sur l’une des radios privées, il a souligné Que les médias ont profité de l’état de Mohamed Talbi pour le tourner en dérision et le mettre dans une situation où sa vie peut être mise en danger.
De son côté, le président de l’Observatoire de l’indépendance de la justice, Ahmed Rahmouni a déclaré, dans un statut posté sur sa page Facebook, que la personnalité de Mohamed Talbi et sa façon de défendre ses idées et son arrogance excessive ont poussé Alhiwar Attounsi à l’inviter dans trois plateaux successifs alors qu’il menace, à chaque fois, de quitter le plateau.
Il a, toutefois, soulignant qu’un notable âgé, forçant le respect de tout le monde en tant que professeur et historien, a pris sur lui de lancer des idées « atypiques » sur la religion et sur n’importe quel autre sujet, reconnaissant que c’est une aubaine pour les chaînes de télévision d’inviter des personnalités comme Mohamed Talbi , y voyant un vecteur inégalé pour le sensationnel même s’il s’agit de questions graves qui n’ont pas vocation à être abordées dans de telles émissions qui ne s’y prêtent nullement, selon ses dires.
Le mot de la fin, on le doit au mufti de la République, Hamda Saied , qui a affirmé que « l’interdiction de l’alcool sous toutes ses formes et des stupéfiants est un fait incontestable et n’a pas vocation à être mise en doute, comme le décrètent le Coran , la Sunna et la communauté des savants musulmans, par le passé et de nos jours ».
Dans un communiqué rendu public lundi, il a ajouté que « la cause majeure du peuple tunisien, aujourd’hui, sinon la mère de toutes les causes, est la défaite du terrorisme, la réalisation du développement, toutes dimensions confondues et la résolution des problèmes du chômage », soulignant que « hormis ces questions, le reste est d’occuper les esprits et de canaliser les volontés vers ce qui est inutile ».
Il a rappelé que la pensée scientifique chez les musulmans se distingue par sa capacité à accepter l’opinion contraire et que les divergences ont atteint leur paroxysme à travers les ères de l’Histoire, allant même jusqu’à porter sur Dieu ».
En outre, il a souligné la nécessité de respecter l’opinion de l’autre et de ne pas tirer prétexte de l’anathémisation pour museler l’expression des gens, les menacer et les agresser, affirmant que l’institution qu’il dirige « n’a pas vocation à confisquer l’opinion de ses contradicteurs, d’autant que rien ne l’y autorise ».
M.L & K.T








