AccueilLa UNETunis : Quelle est la stratégie d’Ennahdha pour les prochains scrutins?

Tunis : Quelle est la stratégie d’Ennahdha pour les prochains scrutins?

Les attitudes d’Ennahdha, ses positions et initiatives sont le plus souvent expliquées par les observateurs et les acteurs politiques de manière subjective. La compétition politique à l’approche des deux scrutins législatif et présidentiel peut justifier de tels écarts, mais l’objectivité impose de ramener ces attitudes et positions à son référentiel idéologique et politique de base.

En fait, Ennahdha se réclame d’un projet idéologique et politique supranational qui veut instaurer l’Etat islamique et appliquer la Chariâ à l’échelle de la région. Cette mouvance voit dans les Etats nationaux institués depuis les indépendances l’émanation d’un projet occidental moderniste qui veut priver la Omma de ses attributs de puissance et la concrétisation d’un complot qui a permis à des élites occidentalisées (libérales , nationalistes ou de gauche) d’accéder au pouvoir, l’usurpant pratiquement à ceux qui représentent les peuples. Les variations caractérisant les positions de l’islamisme envers les puissances mondiales ou les forces politiques nationales ne touchent pas au dogme fondamental de la mouvance ni ne permettent de nuancer son jugement négatif sur les acquis réalisés par les peuples de la région et n’indiquent nullement qu’elle peut un jour changer de cap.

Les dirigeants islamistes font un découpage stratégique très simple des forces politiques locales, situant la ligne de démarcation entre les islamistes quel que soit leur crédo et les autres. Les forces en présence se regroupent, de ce fait, en deux grandes alliances, celles qui se réclament du projet de société moderniste et l’Etat moderne d’une part, et celles qui les prennent pour cible, d’autre part. Seulement, les islamistes tunisiens (dits modérés), par exemple, veulent taire cette réalité et, profitant des évènements du 14 janvier 2011, ils veulent montrer que la ligne de démarcation se situe ailleurs. Et, pour préserver l’unité des islamistes, les dirigeants d’Ennahdha qui se disent modérés n’ont jamais attaqué les thèses radicales des djihadistes, et les propos de Sadok Chourou à l’Assemblée Nationale Constituante(ANC), un certain 23 janvier 2012, accorde à la doctrine extrémiste un droit de cité.

Partant de ce fait, Ennahdha ne veut pas que les « Islamistes » quelle qu’en soit l’obédience soient maltraités en terre d’Islam, même s’ils portent les armes contre l’Etat et la société. Ils auront droit à quelques insultes de la part des dirigeants islamistes dits modérés qui se démarquent de quelques uns de leurs agissements, mais les laïcs n’ont pas le droit de s’en prendre à eux et l’Etat ne doit pas venir à bout de leurs menées. D’ailleurs, c’est cette orientation qui explique le blocage par les députés d’Ennahdha de la loi anti-terroriste, et l’indulgence manifestée par la troïka envers les crimes terroristes.

Dans ce même cadre, le parti Ennahdha, qui a inscrit son ascension au pouvoir en octobre 2011 dans la logique de la réparation d’une injustice subie par le peuple tunisien depuis l’Indépendance par l’instauration d’un Etat moderniste et occidentalisé qui a fait perdre à la société tunisienne son identité arabo-musulmane, veut, dans la prochaine campagne, agir sur deux axes :

– Le premier, c’est de montrer que l’exercice de la troïka était réussi et les manquements, hésitations ou échecs étaient imputés au sabotage fait par la gauche et les anciens du régime déchu ( mettre les bâtons dans les roues de la révolution, selon la formule consacrée). Et on s’attend à ce que cette idée soit ressuscitée pour en faire un thème majeur de la campagne électorale.

– Le deuxième axe consistera à déstabiliser les listes concurrentes, surtout celles de Nidaa Tounès, lors des législatives, pour que la base électorale d’Ennahdha, réduite en cours de route, génère le maximum de sièges. Pour ce faire, Ennahdha s’emploiera à encourager les listes indépendantes, à faire miroiter des alliances postélectorales, en appuyant tel présidentiable ou telle mouvance faisant espérer à ces listes et formations politiques d’être associées au pouvoir à l’issue des scrutins à venir. Et Ennahdha fixe déjà des objectifs minima à ces listes : il ne faut pas que Nidaa Tounès occupe la première place dans leur circonscription.

Mais, pour le choix des éventuels alliés, Ennnahdha a sa logique propre, qui est somme toute assez objective. Elle distingue entre les éradicateurs et les autres. Les premiers sont l’extrême-gauche et de larges franges de l’UGTT, (surtout les dirigeants et les cadres intermédiaires de la centrale syndicale). Ces éradicateurs veulent, aux yeux d’Ennahdha, combattre la mouvance islamiste sans merci et l’incarcérer de nouveau, comme au temps de Ben Ali. Mais, curieusement, les hommes de Ben Ali ne figurent pas dans cette catégorie. Les non- éradicateurs sont eux-mêmes classés en 3 catégories. D’abord, ceux qui ont appuyé le parti Ennahdha et travaillé avec lui, à savoir le CPR et Ettakattol. Le président consensuel sera choisi parmi eux et une nouvelle alliance de pouvoir avec eux n’est pas à exclure. Une deuxième catégorie formée par Al Joumhouri et plusieurs autres partis « qui n’ont pas de problème avec l’Islam et l’Islamisme ». Ennahdha peut, ainsi, comprendre l’opposition virulente exprimée par ce parti à l’endroit de la troïka et des menées d’Ennahdha, jusqu’à avril 2013. Cette opposition est compréhensible et même excusable. Cette catégorie est également formée des anciens Destouriens et Rcédistes qui répondent à cette règle. Et les répressions menées par ces gens-là contre les islamistes depuis 1981, sont également pardonnables, car les Nahdhaouis ont compris que les gens de l’ancien régime ont changé avec le temps et paraissent reconnaître leurs torts. A ces deux franges, doit s’ajouter, après les prochains scrutins, les nationalistes et les Baathistes qui ont en commun le problème identitaire et que les dirigeants Nahdhaouis, avec leur comportement triomphaliste et arrogant de l’après 23 octobre 2011, ont poussés à rejoindre l’extrême-gauche et mener en désespoir de cause un combat qui n’est pas foncièrement le leur. D’ailleurs, les itinéraires croisés du mouvement Echaab de Zouhair Maghzaoui et de l’Alliance démocratique de Mohamed Al Hamdi, préfigurent, comme celui de Najib Chebbi depuis la mi- 2013, de tels regroupements. Il ne serait pas exclu d’entendre des dirigeants d’Ennahdha faire leur autocritique à ce sujet et de voir, en conséquence, la nouvelle configuration émerger sur la base du creuset identitaire regroupant toutes les formations nationalistes, à l’issue du prochain scrutin.

Le parti Ennahdha n’est ni Satan, ni l’ange Gabriel. Il s’est trouvé, à la faveur de la révolution de janvier 2011, aux premières loges, avec un projet de société en poche et muni d’un jugement très négatif à l’endroit de l’Etat tunisien moderne, non pas parce qu’il a réprimé son opposition (d’ailleurs les Nahdhaouis n’étaient pas ceux qui étaient les plus réprimés par l’Etat tunisien ), ni parce qu’il a failli à sa mission de générer le développement équitable et le bien-être à tous (d’ailleurs de tels slogans ne figurent pas dans l’agenda politique d’aucun parti islamiste).Ce parti a mené sa politique propre en profitant de l’engagement d’autres formations politiques qui n’avaient rien à partager avec lui, mais il s’est servi de leur militantisme comme couverture à ses menées. Et en fin de compte, le parti Ennahdha est devenu incontournable .Il a tellement d’atouts à valoriser et ses adversaires sont tellement désunis qu’il apparaît comme le principal joueur. Et au lieu d’avoir en face des interlocuteurs qui lui rappellent ses obligations envers la révolution et les attentes du peuple qui l’a faite, la plupart des composantes de la classe politique préfèrent se dérober ou bien se positionner pour bénéficier des faveurs de ce partenaire incontournable.

Aboussaoud Hmidi

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