Après des années de stress hydrique sévère, la Tunisie respirerait enfin. À l’approche de l’été 2026, les clignotants semblent virer au vert, à travers des annonces officielles qui se répètent d’une amélioration notable des ressources hydrauliques. Mais entre optimisme prudent et défis structurels persistants, le pays est-il vraiment à l’abri des coupures et des restrictions ? Enquête sur un enjeu stratégique.
C’est une bouffée d’oxygène pour un pays habitué à scruter le ciel avec angoisse. La situation hydraulique en Tunisie enregistre une amélioration significative, un « indicateur positif » qui, selon les autorités, laisse présager une relative détente dans la crise de l’eau, à l’aube d’un été souvent synonyme de tensions.
Le chiffre clé de ce renouveau vient du Nord : le taux de remplissage des barrages y atteint environ 68 %. Un niveau stratégique qui a permis au ministère de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche d’allouer environ 147 millions de mètres cubes d’eau aux périmètres irrigués publics. C’est le cœur de l’activité agricole qui est ainsi irrigué, de la production de grandes cultures au maraîchage, en passant par l’agrumiculture, avec à la clé une promesse de stabilité des prix sur le marché local.
De Medjez El Bab à Nabeul, la majorité des périmètres irrigués, en particulier ceux reliés aux grands barrages comme le système Sidi Salem, s’apprêtent à retrouver leur pleine activité. Pour les observateurs, c’est un cercle vertueux qui s’enclenche : disponibilité de l’eau, augmentation de la productivité, renforcement de la sécurité alimentaire et amélioration du revenu des agriculteurs.
– Le revers de la médaille : les maux structurels de la gestion de l’eau
Pourtant, derrière ces chiffres encourageants se cache une réalité plus sombre. La Tunisie est encore loin d’une gestion optimale et sereine de ses ressources. Des défis structurels, véritables bombes à retardement, menacent l’approvisionnement en eau, en particulier dans les zones rurales.
En première ligne, les Groupements Interprofessionnels hydrauliques (GIH), ces 2 732 entités clés pour la distribution de l’eau. Leur constat est alarmant : une gestion défaillante et un endettement massif. Leur dette envers la Société Tunisienne de l’Électricité et du Gaz (STEG) avoisine les 500 000 dinars, menaçant la continuité du service. Le ministère a réagi en élaborant un plan de redressement, basé sur un rééchelonnement de cette dette sur sept ans, mais le mal est profond.
– Pression maximale et vigilance au sommet de l’État
Le président de la République, Kais Saïed, a lui-même pris le dossier en main. Lors d’une rencontre récente avec le ministre de l’Agriculture, Ezzeddine Ben Cheikh, il a martelé la nécessité d’une vigilance totale. Le chef de l’État a donné des instructions claires pour « avertir les citoyens, lorsque la nécessité l’exige, d’une coupure d’eau pour une durée limitée ». L’objectif est d’éviter que ne se reproduise le chaos des années précédentes, où les coupures surprises étaient monnaie courante sous prétexte de vétusté des réseaux.
L’État s’emploie également à diversifier les sources d’eau en mobilisant les ressources non conventionnelles, notamment à travers des projets de traitement des eaux usées et leur réutilisation dans les activités agricoles.
En parallèle, un vaste programme d’investissement dans les grands projets hydrauliques est en cours, avec un budget de 1 812,2 millions de dinars prévu pour 2026. La Tunisie espère ainsi, même si certains projets comme le petit barrage de Kalaa Kébira traînent toujours, augmenter son taux de mobilisation des ressources hydrauliques de surface à 98 %, contre 95 % actuellement, grâce à l’entrée en exploitation officielle de barrages stratégiques comme Mellègue Amont.
– Le verdict de l’été : optimisme ou restrictions ?
Alors, la Tunisie passera-t-elle un été sans coupures d’eau potable ? La réponse ne peut être que nuancée. Sur le papier, l’amélioration des ressources semble être réelle et offre une marge de manœuvre inédite. La mobilisation de l’appareil de l’État et les investissements majeurs ressemblent à des signaux forts.
Cependant, la fragilité structurelle des réseaux de distribution, la situation financière critique des GIH et l’incertitude liée aux changements climatiques et à la récurrence des périodes de sécheresse incitent à la prudence. Le discours du chef de l’État, qui évoque la possibilité de coupures « averties » et « limitées », est un aveu implicite que le risque zéro n’existe pas.
En conclusion, si la Tunisie n’est plus en situation d’urgence absolue, l’été 2026 sera un test grandeur nature de la robustesse de son système hydraulique et de l’efficacité de sa nouvelle gouvernance de l’eau.








