Tunisie Télécom (TT), l’opérateur tunisien dit historique en téléphonie, vit des temps difficiles. Sit-in et grèves ne s’arrêtent pas encore, sauf pour repartir de nouveau en débrayages, déclarations incendiaires du représentant syndical devenu vedette de l’écran avec en prime l’appui des islamistes d’Ennahdha. La situation s’enlise et vire au bras de fer, non plus entre syndicat et direction générale, mais entre syndicat et EIT, le partenaire stratégique de l’opérateur où il détient 35 % en minorité de contrôle. L’affaire est devenue si ennuyante pour le gouvernement tunisien qui refuse toujours de trancher qu’un représentant de TT a été invité à s’expliquer, vendredi dernier, lors du point de presse du gouvernement transitoire. Moez Ben Mahmoud, représentant de Tunisie Telecom a ainsi «réaffirmé la volonté de la société de consolider son partenariat avec l’actionnaire émirati». La réaction est sibylline, mais elle témoigne d’une relation assez tendue entre les deux parties depuis qu’EIT est sortie de sa réserve habituelle pour répondre du tac au tac aux communiqués du syndicat et à ses mouvements sociaux.
TT entre le marteau de l’UGTT et l’enclume d’EIT.
Le différend avait éclaté lorsque des agents et cadres de Tunisie Télécom, syndiqués UGTT, avaient demandé la mise en œuvre de l’article 10 du procès verbal signé, le 9 février 2011, et relatif à l’interruption des contrats à durée déterminée (CDD) des personnes recevant des salaires élevés tout en maintenant quelques spécialités rares et nécessaires à l’activité de l’entreprise.
Notons cependant que la fameuse convention avait été signée par un ministre et un secrétaire d’Etat démissionnaires, sans l’accord ni la présence du détenteur de la minorité de contrôle au Conseil d’administration, EIT qui a toujours démenti que les salaires des 63 cadres soient plus élevés que ceux de la concurrence.
Les 63 cadres, de leur côté, objet du différend entre UGTT et EIT et visés par toutes les attaques en coupe réglée et toutes les diffamations de la part de l’UGTT, ne se laissent plus faire. Leur seul moyen de défense étant les fuites et les déclarations anonymes, leur action commence à déranger l’entreprise TT, jusqu’à l’obliger à apporter un «démenti aux informations selon lesquelles la société a subi des pertes estimées à des centaines de milliards », par la voix de son représentant au point de presse de vendredi dernier, et qui a ajouté, en guise de précision floue, que «la crise a engendré des impacts limités». Contacté par nos soins, Moez Ben Mahmoud ajoutera, en guise de complément tout aussi lapidaire, que «de mai 2010 à mai 2011, TT a enregistré un manque à gagner de 10 MDT dont 3 MDT suite aux grèves». Pressé de nous en dire plus, il ne lâchera qu’un «TT passe par une réelle crise ».
A moins que le partenaire stratégique Emirati ne veuille seulement abattre une nouvelle carte dans ce bras de fer, le différend entre EIT, TT et gouvernent tunisien de transition, semble en effet plus profond. Il porterait aussi sur la décision, remise en cause dès les premiers jours de la contestation et sur pression faite par l’UGTT sur l’ancien ministre des TC et son secrétaire d’Etat, d’introduire TT en bourse. Dans des propos rapportés par le journal électronique «The National», EIT dit clairement que cette décision avait été prise sans sa consultation et sans son accord et qu’elle voudrait remettre la cotation des 20 % de TT sur les bourses de Tunis et l’Euronext, de nouveau sur le tapis.
TT ne disait donc pas tout, ni sur les origines du conflit avec son partenaire Emirati EIT, ni sur les incidences financières des grèves incessantes.
TT ne dit pas tout.
TT qui réalise normalement un chiffre d’affaires moyen supérieur à 1300 MDT par an, était un mastodonte de la téléphonie fixe, mobile et data en Tunisie. Cela jusqu’à la venue de son principal concurrent, Tunisiana, filiale de Watanya Telecom. En 2010, Tunisie Télécom qui annonçait officiellement ses chiffres dans son projet de cotation en bourse, ne se prévalait déjà plus que d’une part de marché de seulement 45 % et un chiffre d’affaires mobile en baisse visible.
Sous l’effet des grèves à répétition, ces chiffres auront certainement encore glissé à la baisse et au bénéfice de ses concurrents directs, dont essentiellement Tunisiana. Ce dernier comptait, à la fin du 1er trimestre 2011, 5,98 millions d’abonnés, une part de marché en augmentation de 10,8 pour cent par rapport à la même période 2010, annonce Watanya Telecom dans les derniers indicateurs financiers de son activité. Quant à la vraie part de son marché, depuis la fin 2010 et la baisse du nombre de ses abonnés depuis la crise avec EIT, cela, TT ne veut pas encore le dire et refuse toute précision autre que les 10 MDT d’impact. A ce premier concurrent, s’est par la suite ajouté Orange qui déclare un millions de clients, tous services confondus. Les 10,8 % d’augmentation de sa part de marché en 3 mois, Tunisiana ne les a sans doute pas pris qu’à Orange uniquement !
Le représentant de TT au point de presse de vendredi dernier, a aussi parlé des mauvais dossiers découverts par la nouvelle direction. Il n’avait cependant pas le choix. Bien avant lui et toujours le fameux représentant syndical avait dévoilé, à la télévision, l’existence de ces mauvais dossiers, obligeant ainsi l’entreprise à s’expliquer. Que nenni. A l’image de l’entreprise, véritable tortue dans sa carapace, Moez Ben Mahmoud, en dit quelque chose sans rien dire. «La commission d’audit et d’investigation qui a entamé ses travaux, depuis quelques jours au sein de Tunisie Télécom, a identifié plusieurs dépassements et les dossiers seront présentés à la justice », a-t-il affirmé, prenant cependant soin de ne pas froisser encore le partenaire stratégique en précisant qu’il «ne faut pas faire d’amalgame entre les dossiers de corruption et la question des contractuels de Tunisie Télécom». Et là aussi, TT dit certes la vérité, mais pas toute la vérité.








