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Afreximbank à Tunis, un « centre commercial » qui n’a rien de commercial

Le projet d’Afreximbank en Tunisie est mal nommé et mal compris. Ni Mall, ni galerie marchande. Une infrastructure d’affaires, encore au stade de projet. Décryptage de sa nature, de sa fonction, et du parallèle avec la BAD.

Le mot trompe. Quand on parle d’un centre commercial d’Afreximbank à Tunis, beaucoup imaginent un Mall, des vitrines, des enseignes. Ce n’est pas cela. Le terme officiel est African Trade Centre, centre de commerce africain. Le mot commercial renvoie au commerce international, au négoce entre nations, pas à la vente au détail. Il s’agit d’une infrastructure d’affaires, pas d’un lieu de shopping. La nuance change toute la lecture du projet.

–          Ce qu’est réellement un African Trade Centre

Le modèle n’a rien d’abstrait. Le premier centre du réseau a été inauguré à Abuja, au Nigéria, en avril 2025. On sait donc à quoi ressemble l’objet.

C’est un complexe de bureaux haut de gamme. À Abuja, deux tours de neuf étages. On y trouve des bureaux de grade A, un centre d’exposition, un centre de conférences, un incubateur de PME et de technologies, une passerelle numérique du commerce, le Digital Trade Gateway, et un pôle d’information commerciale. Le centre du Caire, dont la première pierre a été posée en décembre 2025, voit plus grand encore. Près de 156 000 mètres carrés bâtis, un hôtel, une bibliothèque, un centre de conférences de 750 places, et le futur siège mondial de la banque.

La fonction est explicite. Le président d’Afreximbank, George Elombi, l’a résumée au Caire. Le centre doit combler le manque d’information commerciale et d’investissement entre entreprises africaines, un obstacle qui freine selon lui le commerce intra-africain depuis près de sept décennies. C’est un point de rencontre. Il relie acheteurs, vendeurs, fournisseurs, chambres de commerce, institutions financières. Il donne accès aux services de la banque, dont le système de paiement PAPSS, qui permet de régler les transactions transfrontalières en monnaies locales, sans passer par le dollar ou l’euro.

–          À quoi et à qui il servirait ?

D’après le ministère tunisien du Commerce, le projet poursuit deux objectifs. Renforcer l’accès des produits et services tunisiens aux marchés africains. Et offrir un appui financier et technique aux entreprises tunisiennes qui commercent avec le continent. Le ministre Samir Abid a reçu une délégation de la banque. Le projet est relié à la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine.

Sa cible est étroite. Les entreprises tunisiennes tournées vers l’Afrique , les PME en quête de financement et d’information, les start-ups, via l’incubateur,les institutions et chambres de commerce, qui pourraient y louer des bureaux. Il servirait l’écosystème du commerce et de la finance. Pas le consommateur. Pas le passant.

Le centre de Tunis s’inscrit dans un réseau de neuf villes. Abuja, Harare, Kampala, Le Caire, Abidjan, Yaoundé, Kigali, Tunis, et Bridgetown à la Barbade. Tunis n’est ni un choix isolé, ni une faveur. C’est une brique d’un maillage continental.

–          Où en est le projet, vraiment

C’est le point à ne surtout pas surévaluer. Le centre de Tunis n’est pas sorti de terre. Aucun chantier. Aucun terrain officiellement remis. Aucun calendrier public.

La comparaison est éclairante. Abuja est inauguré, et a même décroché la certification environnementale LEED Platinum. Harare devait ouvrir en 2025. Kampala est en construction depuis fin 2024. Le Caire a posé sa première pierre fin 2025, avec un contrat de 250 millions de dollars. Tunis, lui, en est à l’entretien ministériel et à l’intention déclarée. Le projet est réel, mais embryonnaire. Il faut l’écrire au présent du projet, pas du fait accompli.

–          La question de la BAD, et un malentendu à dissiper

Beaucoup font le rapprochement. La Tunisie a hébergé une grande banque panafricaine, la Banque africaine de développement, qui est repartie. Afreximbank serait-elle son remplaçant ?

Il faut le manier avec rigueur. Le siège de la BAD a été relocalisé à Tunis de septembre 2003 à septembre 2014. Ce transfert, rendu nécessaire par l’instabilité en Côte d’Ivoire, son pays hôte depuis 1966, a pris la forme d’une Agence temporaire de relocalisation. La banque y est restée onze ans. Dès le retour de la stabilité ivoirienne, elle a regagné Abidjan, comme ses statuts l’y obligeaient. Son départ n’était pas un rejet de la Tunisie. C’était la fin d’un exil.

L’épisode a laissé une trace. Onze ans durant, la BAD a fait vivre un écosystème entier, environ mille fonctionnaires, leurs familles, l’hôtellerie, les services. Son départ a été ressenti comme une perte.

Afreximbank n’est pas, au sens strict, son remplaçant. La BAD est une banque de développement généraliste. Afreximbank est spécialisée dans le commerce. Surtout, la nature de la présence diffère. La BAD avait relocalisé tout son siège, par nécessité et à titre provisoire. Afreximbank ne déménage pas son quartier général. Elle ouvre un bureau régional, prévu pour 2026, et projette un centre de commerce. C’est un ancrage choisi, pas un exil subi.

Le parallèle garde un sens. Après le départ de la BAD en 2014, une autre grande institution panafricaine choisit, une décennie plus tard, de s’ancrer en Tunisie. Pour un pays qui avait perdu ce statut de place financière régionale, le signal compte. Mais la BAD avait apporté onze ans d’activité réelle et des milliers d’emplois. Le centre de Tunis n’est encore qu’un projet.

–          Ce que le centre dit, en creux

Reste une lecture que les faits autorisent. Afreximbank ne s’installe pas en Tunisie par hasard, ni pour ses performances commerciales, modestes à l’échelle du continent. Elle s’y installe parce que sa relation avec le pays s’approfondit déjà ailleurs. Le financement du budget de l’État. Les projets annoncés dans les phosphates, les ports, l’aéroport de Tunis-Carthage, l’interconnexion électrique avec la Libye et l’Algérie. Le bureau régional à venir.

Le centre de commerce n’est pas le point de départ de cette relation. Il en est la vitrine immobilière. Une façon de rendre visible, en pierre et en verre, un ancrage qui est d’abord celui d’un créancier.

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