AccueilLa UNEDix retardataires, la loi, et le silence du CMF et du TSE!

Dix retardataires, la loi, et le silence du CMF et du TSE!

Le 8 juillet 2026, la Bourse de Tunis, rebaptisée Tunisian Stock Exchange (TSE), publiait sa note de synthèse sur les résultats de l’exercice 2025. Les 65 sociétés ayant publié leurs états financiers, sur les 75 cotées, affichaient un bénéfice global de 3 179 MDT (millions de dinars tunisiens) contre 2 967 MDT en 2024, soit une progression de 7,2%. Trente-cinq d’entre elles ont vu leurs résultats s’améliorer. Le chiffre est flatteur. Il est aussi incomplet, puisqu’il repose sur 87% seulement de la cote.

Restent les dix autres. Elles n’ont pas publié. Certaines ne publient plus depuis des années. Et derrière chacune, il y a un actionnaire de contrôle identifiable, dont la fiche émetteur de la Bourse donne le nom et le pourcentage.

–          Ce que dit la loi

L’obligation de publication est inscrite dans la loi n°94-117 du 14 novembre 1994 portant réorganisation du marché financier, précisée par le règlement général de la Bourse et par les règlements du Conseil du Marché Financier (CMF) relatifs à l’appel public à l’épargne.

Les sociétés faisant appel public à l’épargne doivent publier leurs états financiers annuels, accompagnés du rapport des commissaires aux comptes, dans les quatre mois suivant la clôture de l’exercice. Pour un exercice clos au 31 décembre 2025, l’échéance tombait fin avril 2026. Les états semestriels sont dus dans les trois mois suivant la fin du premier semestre.

Le non-respect ouvre la voie à des sanctions graduées. Le CMF peut prononcer des injonctions de publier assorties d’astreintes, et infliger des sanctions pécuniaires. La Bourse peut suspendre la cotation, et en dernier ressort, prononcer la radiation. Dans les faits, la suspension est fréquente, la radiation rare, l’astreinte peu visible. C’est cet écart entre l’arsenal disponible et son usage effectif qui explique qu’une société puisse rester cotée sans avoir publié de bilan depuis six ans.

–          Les dix défaillantes, et qui les contrôle

Les répartitions ci-dessous proviennent des fiches émetteurs de la Bourse de Tunis, chacune arrêtée à la date d’assemblée générale ordinaire indiquée. Cette date compte autant que le pourcentage, puisqu’elle mesure elle-même l’ancienneté de l’information disponible.

Aetech. Zoubeir Chaieb y détient 67,77% du capital, et le public 32,23%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 27 mars 2026. La STB SICAR y siège au conseil. Les derniers chiffres publiés, ceux de 2024, montrent des capitaux propres négatifs à -8,16 MDT, un chiffre d’affaires en recul de 6,23 à 4,59 MDT, et une perte nette de 0,71 MDT. Les fonds propres se dégradent sans interruption depuis 2022.

Alkimia. Le Groupe Chimique Tunisien y détient 39,55% et semble être à l’origine de ses problèmes, la société IMER 22,39%, La Carte Vie 12,4% du groupe Doghri, la Société Hôtelière El Kantaoui Marhaba International 7,57% du groupe Driss, la STEC 7,47%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 29 juillet 2025. Le contrôle est donc public par le premier actionnaire, et partagé.

Les comptes 2024 affichaient des capitaux propres négatifs à −190,06 MDT, pour un capital social de 39,47 MDT, et une perte nette de 44,4 MDT après 39,31 MDT en 2023. Une augmentation de capital de 20 MDT en janvier 2024 n’a pas suffi à inverser la trajectoire.

Sanimed. AB-Corporation détient 50,31% du groupe de Lotfi Abdennadher, ATD SICAR 13,64%, Sotemail 11,71%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 12 août 2025. Les comptes 2024 montrent un chiffre d’affaires tombé de 58,16 MDT en 2022 à 32,7 MDT, et une perte nette de 11,88 MDT.

Somocer. Agrimed, l’autre société du même groupe, y détient 17,36%, AB Corporation 11,12%, Lotfi Abdennadher 5,39%, le flottant 66,13%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 24 octobre 2025. Les comptes 2024 font apparaître un basculement, avec des capitaux propres passés de +33,57 MDT en 2023 à −15,31 MDT, un chiffre d’affaires en chute de 129,86 à 88,93 MDT, et une perte nette de 48,58 MDT.

Sotemail. Somocer détient 63,23%, ATD SICAR 26,96%, Attijari SICAR 5,48%, ne laissant que 4,33% au flottant, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 24 octobre 2025. Le cas mérite attention, car les capitaux propres restaient positifs à 36,34 MDT fin 2024, en progression même par rapport à 2023, alors que la perte nette atteignait 14,52 MDT et que le chiffre d’affaires reculait de 56,51 à 37,44 MDT. Une société dont le flottant est réduit à 4% et qui ne publie presque plus rien, pose la question de ce que la cotation signifie encore.

SiphatLa Pharmacie Centrale de Tunisie détient 67,77%, la STEC 12,21%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 3 novembre 2021. Le capital est donc majoritairement public, et le conseil réunit la Présidence du gouvernement, les ministères de la Santé, des Finances et du Développement, ainsi que la CNSS. Les derniers chiffres disponibles sont ceux de 2019, avec des capitaux propres à −21,45 MDT et une perte nette de 14,52 MDT. La fiche elle-même n’a pas été actualisée depuis cinq ans. Voilà une société contrôlée par l’État qui ne publie plus, sous le regard d’un conseil composé de représentants de l’État.

Stip. Africa Holding détient 70,87%, Mehdi Dridi 14,62%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 14 octobre 2025. Montassar Dridi préside le conseil, Mehdi Dridi y représente Africa Holding. Le contrôle familial est donc direct et concentré. Les comptes 2024 montrent des capitaux propres réduits de 15,14 à 6,07 MDT en un an, et une perte nette de 7,93 MDT pour un chiffre d’affaires de 140,16 MDT.

Tawasol Group Holding. La famille Chabchoub détient l’essentiel, avec Mohamed Amine Chabchoub à 17,66%, Ahmed Chabchoub à 17,36%, Mohamed Chabchoub à 16,27%, la société Esseyaha à 11,01%, Salma Chabchoub à 8,55%, Olfa Chabchoub à 8,54% et Afifa Chabchoub à 5,09%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 14 août 2025. L’addition porte le contrôle familial à 84,48%. Les comptes 2024 sont pourtant les moins dégradés du lot, avec des capitaux propres positifs à 20,7 MDT et un résultat net de 1,15 MDT. Le retard de publication ne s’explique donc pas ici par l’ampleur des pertes.

TunisairL’État tunisien détient 74,42%, Air France 5,58%, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 10 septembre 2025. Le conseil réunit les ministères des Finances et du Transport, la Présidence du gouvernement, l’OACA, la Banque Centrale, la CNRPS et l’ONTT. Les derniers chiffres portés sur la fiche sont ceux de 2022, avec des capitaux propres à −1 745,82 MDT et une perte nette de 220,8 MDT. La compagnie a toutefois publié ses états financiers 2023, individuels et consolidés, en 2026. Le retard porte donc sur les exercices 2024 et 2025.

UADH. Loukil Investment Group détient 72,23%, le reste étant dispersé, selon la fiche arrêtée à l’AGO du 22 novembre 2018. C’est le cas le plus frappant en matière d’obsolescence documentaire, puisque la fiche affiche encore un conseil dont les mandats expiraient en 2020 et des chiffres clés s’arrêtant à 2017, année où la société était bénéficiaire à 0,65 MDT et distribuait 0,150 dinar par action. UADH n’a pas disparu des listes de la Bourse, où sa fiche reste accessible et où des publications récentes figurent, dont l’information post-AGO du 5 juin 2026 et un communiqué sur la cession d’Economic Auto, concessionnaire Mazda du groupe. Ce n’est donc pas la société qui s’est effacée, c’est son information financière qui s’est figée il y a huit ans.

–          Ce que le silence coûte au marché

La Bourse indique par ailleurs que les sociétés du Tunindex20 ont concentré 82% du résultat global 2025, soit 2 593 MDT, en progression de 7,1%. Elle relève aussi que la distribution de dividendes s’améliore pour la troisième année consécutive, avec 51 sociétés distributrices en 2026 au titre de 2025 contre 49 un an plus tôt, et un montant total de 1 727 MDT contre 1 588 MDT, montants proposés aux assemblées générales non encore tenues inclus.

Ces chiffres décrivent la partie visible de la cote. Ils ne disent rien des dix absentes, dont huit affichaient une perte nette lors de leur dernier exercice publié. Le taux de progression de 7,2% se calcule donc sur un périmètre auto-sélectionné, favorable par construction.

Un fait ressort de la lecture croisée des dix fiches. Dans neuf cas sur dix, un actionnaire ou un groupe familial dépasse ou approche la majorité du capital, et dans le dixième, Somocer, le contrôle s’exerce par un bloc minoritaire organisé. Le défaut de publication n’est jamais le fait d’un actionnariat dispersé, incapable de se coordonner. Il émane à chaque fois d’un centre de décision identifié, qui dispose du pouvoir de faire arrêter et publier des comptes, et qui ne le fait pas.

Deux de ces centres de décision sont l’État lui-même, à Siphat par la Pharmacie Centrale et à Tunisair directement, avec dans les deux cas des conseils d’administration où siègent des représentants de la Présidence du gouvernement et de plusieurs ministères. L’autorité qui édicte l’obligation de publier siège donc au conseil de sociétés qui ne publient pas.

Un actionnaire minoritaire de Siphat n’a aucun moyen légal d’évaluer son titre depuis 2019. Un porteur de Sotemail, qui représente au mieux 4,33% du capital, ignore l’état exact du patrimoine de la société. L’information financière périodique n’est pas une formalité administrative, c’est la contrepartie de l’appel public à l’épargne. Quand elle cesse, la cotation devient une fiction.

Une demande d’éclaircissement a été adressée au CMF sur l’état des procédures de sanction engagées contre ces dix émetteurs, et sur l’absence d’actualisation de plusieurs fiches émetteurs, dont celles de Siphat et d’UADH. Sa réponse sera publiée.

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