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Tunis : Nidaa Tounès au bord de l’implosion

A peine le dernier panel de la conférence sur la « diversité des affluents politiques du parti et le destin commun des militants » a-t-il démarré ,samedi après-midi, qu’une pluie de messages s’est abattue sur les « nidaistes » au Palais des Congrès, leur indiquant que le congrès du parti va avoir lieu, le 15 juin, et que le compte à rebours déjà engagé est à j-15. Au même instant, des membres de la commission préparatoire du congrès ont été convoqués pour lundi, à l’effet de mettre la dernière main aux préparatifs de ces assises.

Le congrès était comme annulé de facto, depuis que le consensus exigé par Béji Caïd Essebsi (BCE) n’a pas été formé. Le vote du vendredi 30 mai au sein de l’Instance constitutive de Nidaa Tounès a dégagé une nette majorité en faveur de la tenue du congrès à sa date prévue (le 15 juin 2014) car seuls deux membres s’y sont opposés (Taieb Baccouche et Ridha Belhaj ), mais BCE a voulu qu’il y ait consensus sur le sujet sous peine de le reporter sine die .

La Conférence sur la diversité, organisée à l’initiative d’intellectuels de gauche qui ont accompagné la formation de Nidaa Tounès en 2012, et contribué à l’élaboration de sa plateforme politique, avait pour objectif d’associer les intellectuels et les universitaires du parti à l’œuvre de réduire la tension en son sein. Ils ont jugé que si cette tension se poursuit, elle mènera droit à une scission au sein du parti ou à son implosion pure et simple. Les initiateurs de la Conférence voulaient mettre en valeur le rôle de premier plan joué par ces intellectuels pour favoriser l’émergence de cette formation centriste, en assurant, pendant 2 années et à leur corps défendant la tenue de ses réunions et meetings au moment où les Ligues de Protection de la Révolution (LPR) sévissaient sous le regard complaisant d’Ennahdha et du CPR .

D’ailleurs, les 3 panels de la conférence ont retracé l’itinéraire du parti depuis sa création, rappelé ses fondamentaux et l’apport de chacun de ses 4 affluents ( Gauche, Syndicalistes , Destouriens et Rcédistes et Indépendants ). Les interventions soignées, mesurées et par essence constructives faites par d’éminents universitaires et militants tels que Lotfi Aissa , Ridha Channoufi , Habib Janhani , Hamadi Rdissi , Khaled Chaouket et Abdelhamid Larguech , qui avaient pris la parole au premier panel , avaient insisté sur ce qui réunit les nidaistes et au-delà les forces du centre et de la gauche dans leur défense du projet de société tunisien, de leur action en faveur de la justice sociale, des vertus du vivre ensemble et de la logique de la construction démocratique .

le Professeur Habib Janhani a tenu à attribuer les racines de l’Islam modéré prôné par le réformisme tunisien depuis le 19ème siècle au Projet Omarien (relatif au 2ème Calife des musulmans ) qui voulait instaurer un Islam basé sur l’Unicité et la Morale et sur le savoir des Qorra3 (récitateurs du Coran ) loin de tout esprit de corps tribal . Janhani indique que ce Projet, inachevé s’est vite évanoui pour laisser la place à un Contre-Projet initié par les Omeyades, relayé par leurs successeurs, jusqu’à 1924, date de l’abolition du Califat en Turquie, mais vite repris par l’Islam politique dans ses variations contemporaines qui sont parvenues à mettre la main sur le Printemps Arabe .

Se revendiquant d’une certaine gauche qui signe sa présence, sans toutefois esquisser les contours de ses préconisations, Hamadi Rdissi avec son style à la fois érudit et jovial a fixé, à l’attention de la direction de Nidaa Tounès, deux lignes rouges. La gauche, dit-il, ne peut tolérer que des symboles de la répression et de la corruption (comprendre les anciens dirigeants du RCD) soient associés à la gestion du parti, ni pressentis pour les prochaines élections.Second « tabou » : aucune alliance ne peut être scellée avec Ennahdha, avant ou même après les élections.

Les témoignages politiques faits, lors du deuxième panel, ont dérouté les militants et intellectuels présents. Faiza Kéfi, connue pour sa probité et sa compétence, a capté l’attention de l’auditoire. Elle a voulu, dans son intervention, et paraît-il, sans grand effort, battre en brèche l’idée répandue, même chez la gauche du Nidaa que tous ceux qui étaient dans les postes de responsabilité, avant le 14 janvier ont trempé dans la corruption et servi la répression. Ridha Belhaj, symbole de la dissidence au sein du Nidaa, a tenu un discours presque dithyrambique à l’endroit de BCE , encensant surtout sa capacité à saisir les moments historiques de l’après 14 janvier. Son discours était tellement conformiste qu’il était difficile à l’auditoire de déceler chez lui des accents d’opposant avant la fin de son speech où il a appelé BCE à se ranger aux côtés de la gauche de son parti, et reconnaître le bien-fondé de sa « sédition ».

Plusieurs chevauchements entre le premier et le deuxième panel, s’agissant notamment du retour en force de Habib Bourguiba, phénomène qui a été évoqué surtout par Abdelhamid Larguech et Ridha Channoufi, dans un langage alliant rigueur et clarté, et également repris, avec ferveur, par plusieurs intervenants dans les débats .

Le panel de l’après-midi, tourné vers l’avenir, a vu Frej Chaieb et Abdelwahed Brahem, deux éminents intellectuels, proches du Destour de Bourguiba, esquisser leur vision de la Tunisie de demain . Les deux regards différents par la culture et la sensibilité ont laissé transparaître le même pessimisme qui prend racine dans le fait que la Tunisie, surtout celle de l’après 14 janvier, n’a de cesse de dilapider les atouts et points forts qui ont fait sa richesse et son rayonnement, à savoir son système éducatif et ses élites performantes et motivées.

La conférence, qui a été boycottée par la ligne qui représente l’establishment du parti, a confirmé le leadership de BCE et n’a pas tari d’éloges sur ses qualités. Elle n’a pas servi de tribune pour régler les comptes au sein du parti, pas plus qu’elle ne s’est attardée sur l’analyse des atouts majeurs du Nidaa, ni évoqué les dangers d’un éventuel éclatement du parti suite à la recrudescence des antagonismes qui le traversent, risque de plus en plus imminent.

Pourtant, des avertissements ont été lancés par plusieurs militants de base venus des régions, reflétant le désarroi des sympathisants alors que les divergences des dirigeants éclatent au grand jour dans les médias. Les réponses à ces soucis n’ont pas convaincu. On parle des exigences de la transparence comme nouvelle règle du jeu démocratique, et on minimise les acquis qui pourraient provenir d’une unité de façade au sein du parti.

Une question importante n’a malheureusement pas été soulevée par la gauche du Nidaa : Une fois la scission consommée, sur quelles formations politiques va-t-elle compter : El Massar qu’une majorité a quitté, le Front Populaire qui veut faire cavalier seul, ou bien, sur Ahmed Néjib Chebbi , qui se détourne de toute la gauche pour renouer avec ses choix du début des années 1990, à savoir la mouvance arabo-islamique.

Depuis 2012, le parti a conservé son unité, mais, avec le rejet de l’article sur l’exclusion, les tensions se sont exacerbées. La gauche et les syndicalistes du Nidaa accusent les forces du centre (Destouriens et Rcédistes ) de profiter de l’abandon de la loi sur l’exclusion pour revenir en force , et faire main basse sur le parti. Les centristes, pour leur part, accusent leurs contradicteurs, sans en donner les preuves, qu’ils voulaient que la loi sur l’exclusion soit adoptée pour reléguer les Destouriens au second plan et tirer bénéfice de leur machine électorale, en ne leur donnant que des miettes.

Ce n’est donc pas un problème d’égo, mais des calculs politiques et de grands intérêts qui risquent de faire imploser le parti, une éventualité qui ne manquerait pas d’avoir des résultats négatifs. On se rappelle d’un observateur qui nous a affirmé dernièrement que si le parti du Nidaa implose avant les élections, Ennahdha aura le pouvoir pour des décennies , et si cette implosion a lieu après les élections qui consacreraient l’échec de l’islam politique, celui-ci ne sera pas en peine de se reconstituer au cours du prochain mandat, tisser de nouvelles alliances et reconquérir son statut d’antan, pour les échéances à venir . Analyse à méditer.

Aboussaoud Hmidi

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