C’est le président américain Franklin Roosevelt qui avait demandé, en 1933, à être jugé sur les changements qu’il avait réalisés pendant les 100 premiers jours de son mandat. La fascination des médias pour les chiffres ronds a fait le reste. La borne des 100 jours est devenue le point de passage obligé pour tous les gouvernements censément ou effectivement démocratiques. Il y a aujourd’hui juste 100 jours qu’un gouvernement de technocrates, le premier depuis la Révolution, a été installé à en Tunisie, et son chef, Mehdi Jomaâ avait demandé lui-même à s’offrir à cet « audit ».
Evidemment, la question qui vaut d’être posée dans le cas de l’espèce est de savoir si le nouveau chef du gouvernement a mené à bien la tâche qui lui avait été confiée par le Dialogue national relayé par l’Assemblée nationale constituante qui avait validé ce choix. Paradoxalement, ce sont les Tunisiens qui ont livré en premier leur verdict en plébiscitant Mehdi Jomaâ à 83,3, faisant même de lui l’homme le plus populaire de Tunisie, comme l’a affirmé le président de Sigma, Hassen Zargouni, dont le dernier sondage le crédite de 31.1% des intentions de vote s’il se présentait aux élections présidentielles, détrônant ainsi l’indéboulonnable tête de podium, Béji Caïd Essebsi avec 24.2% et plus encore Hamadi Jebali (5,7%), Moncef Marzouki (9,3%) et Kamel Morjane (5,3%).
Pourrait-on dès lors parler d’une révolution copernicienne dans l’échiquier politique de la Tunisie, suite à l’irruption d’un technocrate, guère susceptible d’effusion oratoire, plus enclin à traiter les dossiers qu’à en parler sur toutes les fréquences et surtout occupé à gérer la machine gouvernementale ? De surcroît, il n’y a rien dans ces propos qui ne fasse pas vrai et qui renvoie à un discours politicien qui lui vaille une popularité somme toute éphémère, puisqu’il est clairement établi que l’actuel chef du gouvernement n’est là que pour conduire le pays vers les prochaines élections et à parer au plus pressé sur le plans, économique, sécuritaire, social et , dans une bien moindre mesure, politique.
Pourtant, la tâche qui l’attendait au départ était plus qu’ardue et éligible à des bouleversements encore plus dramatiques. A Jebel Chaambi et presque partout ailleurs dans le pays, les groupes terroristes en faisaient à leur tête, tuant et blessant des militaires et des membres des forces de sécurité, circulaient quasi librement dans maints endroits du territoire, recrutaient à tour de bras et s’arrogeaient une puissance de feu inédite. La situation économique était au plus mal, et elle le demeure ailleurs avec des déficits abyssaux de différentes natures (budgétaire, commerciale, de balance courante) au point que l’Etat s’est trouvé au bord de la cessation de paiement des salaires. Le social n’était pas logé à meilleure enseigne avec des grèves qui se déclenchaient pour un oui ou pour un non, des sit-ins tous les jours voire toutes les heures, une productivité en chute libre, le tout sur un fond de revendications extravagantes et le plus souvent intempestives et même fantaisistes.
Dans les faits, des choses ont changé, mais bien d’autres sont restées en l’état et se sont même aggravées, comme c’est le cas pour le déficit commercial. Il est toutefois remarquable que le mode de les gérer n’est plus le même, s’étant affranchi de cette tare rédhibitoire propre aux gouvernants issus de partis politiques plus occupés à servir leurs agendas surtout à l’approche des élections qu’à s’inscrire dans l’intérêt suprême du pays et à cultiver le sens de l’Etat dont ils sont les dépositaires dûment mandatés. Et c’est là que logent les ressorts de l’actuel gouvernement qui, d’entrée de jeu, s’est démené pour, d’abord, poser un diagnostic sans concession de la situation dont il a hérité, et ensuite , pour chercher les thérapies qui puissent l’aider à la redresser, tout en disant toute la vérité au peuple. En prenant son bâton de pèlerin pour sillonner le monde en quête de concours financiers, Mehdi Jomaâ y est relativement arrivé, mais la crise est à ce point grave qu’il ne fallait pas s’attendre à des miracles, comme l’avait bien affirmé le chef du gouvernement lui-même. Mehdi Jomaâ a agi comme l’aurait fait un « bon père de famille », c’est-à-dire, comme le disent les juristes, en officiaient en conformité avec le mètre étalon servant à définir, dans un contexte donné, la norme comportementale en se rapportant à un individu de référence.
Il n’en est pas moins vrai que Mehdi Jomaâ est son équipe de ministres-technocrates n’étaient pas habités par ce « zèle réformateur » qui aurait permis d’obtenir des résultats plus conséquents. Faute de moyens sans doute, mais aussi de temps, car les grands chantiers s’inscrivent dans la durée , une longue suite d’années, ce qui manque cruellement à un gouvernement provisoire dont le mandat est limité à des objectifs bien précis et définis par la feuille de route élaborée par le Dialogue national et auquel il n’est pas permis d’en dévier. Et puis et surtout, ce gouvernement n’a pas eu les coudées totalement franches, et ses gestes, initiatives et décisions ont rarement l’heur de plaire à l’establishment politique, comme on l’a vu dernièrement, lors de l’interpellation des ministres du Tourisme et de la Sécurité.
Mais ce gouvernement a un passif qu’il n’y a nullement lieu de passer sous silence. Il ne s’est que très peu arrangé pour liquider le legs qu’il avait sur les bras, et d’abord la question de la révision des nominations où l’équipe ministérielle en place n’a pas tenu ses promesses, outre la dissolution des ligues de protection de la Révolution , le dramatique problème des martyrs et blessés de la Révolution…
Sans devoir s’attarder sur le catalogue des griefs que l’on peut formuler à l’endroit du gouvernement, il est une question qui doit être relevée, c’est celle de la réforme fiscale en plus de celle des hommes d’affaires interdits de voyage et surtout sa relative incapacité à agir sur le train de l’Etat , ses dépenses sans commune mesure avec ses moyens. C’est tout juste s’il s’était fendu d’une réforme, une « réformette », pour nombre d’analystes, visant à comprimer les dépenses au titre des bons d’essence et des voitures de fonction et de service et des rémunérations des membres du gouvernement. Une symbolique, sans plus.
Mohamed Lahmar








