Sur les cinq premiers mois de 2026, le déficit commercial a atteint 10 416 millions de dinars, contre 6 410 deux ans plus tôt. Le récit habituel accuse la facture énergétique. Les chiffres de l’INS (Institut National de la Statistique) racontent autre chose. La Tunisie importe de plus en plus cher, et brade de plus en plus ses fleurons exportés.
Le solde commercial tunisien des cinq premiers mois de 2026 s’établit à moins 10 416 MDT, en dégradation continue depuis les moins 6 410 MDT de la même période de 2024. Le taux de couverture des importations par les exportations recule de 80,7 pour cent à 73 pour cent en deux ans. Voilà pour la photographie d’ensemble, celle que livreront tous les commentaires. Elle est exacte, mais elle masque l’essentiel.
– L’énergie n’explique pas la dérive
Le réflexe consiste à pointer la facture pétrolière. Le chapitre des houilles, pétroles et dérivés affiche bien le premier déficit du pays, moins 6 046 MDT en 2026. Mais sa dégradation sur deux ans reste contenue. Le déficit énergétique se creuse de 5 149 à 6 046 MDT, soit environ 900 MDT de détérioration.
Dans le même temps, le déficit hors énergie passe de 1 261 MDT en 2024 à 4 370 MDT en 2026. Il a été multiplié par 3,5. La dégradation hors énergie, près de 3 100 MDT, pèse trois fois plus lourd dans l’aggravation du solde que la composante énergétique. Le sujet n’est donc pas le pétrole. C’est l’érosion de la position commerciale tunisienne sur tout le reste, des biens d’équipement aux matières premières transformées.
– Un déficit subi par les prix, pas par les volumes
En croisant la valeur en dinars et le poids en kilos, données que l’INS fournit conjointement, on isole le prix unitaire implicite de chaque flux. La décomposition est éclairante. Pour la plupart des grands chapitres importés, la hausse de la facture ne vient pas d’un surcroît de volume mais d’un renchérissement des prix.
Le ciment et dérivés en offre l’illustration la plus nette. Sa valeur importée progresse de 4,4 pour cent quand les volumes chutent de 48 pour cent. L’effet prix atteint donc 52 pour cent. Le cuivre renchérit de 36 pour cent, les produits chimiques inorganiques de 25 pour cent, l’énergie elle-même de 37 pour cent à tonnage réduit. La Tunisie paie davantage pour des quantités souvent moindres. La dégradation du solde n’est pas le fruit d’une consommation débridée, elle est subie, sous le double effet des cours mondiaux et de la valeur externe du dinar.
– L’automobile, deuxième déficit du pays
Une exception confirme la règle, l’automobile. Le chapitre des véhicules devient le deuxième déficit national, moins 1 974 MDT en 2026. Sa facture d’importation bondit de 52 pour cent en deux ans, de 1 964 à 2 993 MDT. Ici, l’effet volume joue aussi, le tonnage passant de 59 à 81 kilotonnes. Mais le prix moyen au kilo augmente également, de 33,3 à 36,9 dinars. On importe à la fois plus de véhicules et des véhicules plus chers. Ce poste mérite une vigilance particulière, à l’heure où la structure des importations automobiles se recompose.
– L’huile, le même mal vu de l’export
Le côté exportation révèle la version inversée du problème. Les graisses et huiles, deuxième excédent du pays avec 2 821 MDT, masquent un effondrement des prix. Le prix moyen à l’export tombe de 21,7 dinars le kilo en 2024 à 10,2 dinars en 2026, une chute de plus de moitié. Pour maintenir ses recettes, la Tunisie a plus que doublé son tonnage exporté, de 147 à 316 kilotonnes. Elle vend deux fois plus pour gagner à peine autant. Le pays exporte du volume brut faute de capter la valeur du produit conditionné et marqué. La précision s’impose toutefois, ce chapitre agrège l’huile d’olive et d’autres corps gras, mais la dynamique générale, plus de volume pour moins de valeur unitaire, demeure préoccupante.
– Le vrai diagnostic
La Tunisie subit un effet ciseau. À l’importation, elle paie ses approvisionnements de plus en plus cher, indépendamment des quantités. À l’exportation, elle cède ses fleurons agricoles à des prix unitaires en chute. Entre les deux, le déficit se creuse mécaniquement. Le seul vrai moteur de résistance reste le chapitre des machines et appareils électriques, premier excédent du pays avec 3 270 MDT, porté par l’industrie des composants et du câblage.
Le diagnostic n’est donc pas conjoncturel mais structurel. Tant que la Tunisie restera preneuse de prix dans les deux sens, importatrice de valeur et exportatrice de volume, son déficit commercial continuera de se dégrader, quelle que soit l’évolution du baril.








