Ce que je crois : Retour au «ground zero»

Ce que je crois : Retour au «ground zero»

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Le vote des «Chabab» l’a emporté. A en croire les chiffres de Sigma Conseil issus des sondages «sortie des urnes » ou «exit poll», les votants de Kais Saïed seraient, à 86,1 % de l’ensemble des votants ayant un niveau d’enseignement supérieur, à 80,8 % de secondaire et à 60,4 %  du primaire. C’est ce qui a fait dire aux mêmes médias étrangers qui ont inventé l’appellation de «printemps arabe», que ce qui se passe en Tunisie est la révolution des jeunes.

En face, chez le candidat malheureux Nabil Karoui, il n’aurait réussi à attirer que 13,9 % de ceux ayant un niveau d’enseignement supérieur, 19,2  du secondaire et 39,6 %  du primaire.

  • Un vote qui divise et un projet incompris

Ces mêmes chiffres de Sigma font aussi revivre cette image d’une Tunisie divisée entre Nord et Sud, après les présidentielles de 2014. L’image n’est pas idyllique, mais réelle, entre une Tunisie du Sud, Est et Ouest, vivant de contrebande et rêvant de reprendre possession des ressources du pays et qui a voté entre 80 et 90 % Kais Saïed. Et une autre Tunisie, faite d’un Nord-ouest qui crève la dalle, et d’un Centre-est qui se maintient malgré la loi de ségrégation positive et qui a voté pour grappiller quelque chose d’un riche converti à l’action sociale. Un mogul, un tycoon, comme l’ont aussi appelé les médias étrangers et que même les «crève-la-faim» ont fini par quitter en ce «vendredi noir», pour lui, du grand débat.

La comparaison ainsi faite, est certes un raccourci, un peu trop rapide et sorti du contexte, comme aime toujours à le dire Rached Ghannouchi, chaque fois qu’il est coincé par un journaliste, mais amèrement réelle. La démocratie étant l’acceptation du choix de la majorité, grand bien leur fasse, à ces jeunes révoltés qui voudraient refaire la Tunisie, comme des soixante-huitards en retard d’un demi-siècle.

Il n’en demeure pas moins vrai que c’est pourtant un vote qui, matériellement et en dehors des rêves roses de cette jeunesse qui exulte, fait rétropédaler la Tunisie de neuf années presque. L’idée ne serait, en tout cas, pas pour déplaire à cette jeunesse qui croit refaire le monde en faisant sa propre révolution, car n’ayant rien trouvé qui l’attacherait à celle de 2011, faite par d’anciens prisonniers politiques et d’anciens adversaires de Ben Ali.

Force est pourtant de constater qu’une partie de ceux-là tente encore de surfer sur la vague de la nouvelle révolution, à l’image de la branche politique d’Ennahdha, des mécontents de l’ancien CPR et des LPR (Ligues de protection de la révolution) rassemblés sous la bannière du mouvement Al Karama de Seifeddine Makhlouf. Comme le nouveau président qui rêve de libérer la Palestine, ils rêvent que cette réplique de la révolution de 2011 suscite des vocations en Egypte et en Algérie et, qui sait, ailleurs aussi.

Il n’en reste pas moins vrai que cette nouvelle révolution de la jeunesse tunisienne ne sera qu’un rétropédalage qui n’aura pas remis les pendules à l’heure. Et s’il l’a fait, ce serait l’heure des insatiables révoltés, et non de l’autre partie d’une population qui attendait plutôt une sorte de stabilité politique et une paix sociale, qui permettraient de remettre le pays sur les rails du travail, et redémarreraient la machine économique et financière qui apporterait emplois, pouvoir d’achat et de meilleures conditions de vie.

L’idée de Kais Saïed d’un nouveau système de gouvernance du pays par le bas (juste pour la bonne cause, regardez cette vidéo), c’est-à-dire par le peuple des démunis et des désespérés de l’ancien schéma de croissance, fait certes rêver les plus rétifs au changement. Elle est, cependant, portée par un chef d’Etat qui ne dispose pas de la ceinture politique qui soutiendrait son idée et lui permettrait de passer le barrage d’une ARP qui sera plus que réticente.

  • Il communique très mal sur son projet et dit avoir du dédain pour ceux qui le comprendraient mal

Constituée désormais d’avocats, parfois du diable, d’hommes de justice qui n’avaient pas réussi à faire triompher cette même justice lorsqu’ils étaient en son sein, de contrebandiers, d’hommes d’affaires et des affaires et autres lobbyistes de leurs professions, la nouvelle ARP issue des dernières législatives ne voudra certainement pas d’un nouveau projet qui chamboulerait toute leur vie.

Pour la faire courte, l’idée de Kais Saïed repose sur le seul pilier porteur du changement de la Constitution. Pour le faire, Saïed aura besoin d’appuis à l’ARP. Cette dernière sera présidée par l’islamiste Rached Ghannouchi qui ne sciera certainement pas la branche sur laquelle il s’est assis pour bien profiter de sa retraite. Il a d’ailleurs clairement dit qu’il n’y aura pas d’amendement de la Constitution. Pas d’amendement = pas de projet Saïed. Pas de projet Kais = Saïed qui pourrait devenir, comme il l’avait d’ailleurs lui-même indiqué le 19 septembre dernier sur Express FM, un président empêcheur de tourner en rond en attendant de refaire les élections ou aller au référendum, si on le laisse encore une fois. Or ainsi, on n’aura fait qu’un tour de 9 ans, pour un simple retour au «Ground Zero» d’une «révolution» qui aura de multiples répliques. Sans plus.

Des amis, parmi les sympathisants de Saïed, ou parmi les anti-Nabil Karoui, m’ont déjà dit que je me trompais. Soit. Qu’ils essayent alors de comprendre autrement ce que disait le nouveau chef de l’Etat ce 19 septembre 2019, en exprimant, clairement et au mot près dans cette interview, son dédain qu’on voit sur la photo tirée de l’interview au moment de parler de son «dédain », de ceux qui comprendraient mal un chef d’Etat qui communique aussi mal lui-même sur son projet et les moyens d’y arriver.

Un chef d’Etat, supposé être de tous les Tunisiens, qui n’aime pas beaucoup la presse et dont les sbires commencent déjà à s’attaquer à cette presse, coupable d’avoir mal compris un projet très mal communiqué, sans qu’il ait l’intelligence de se prononcer contre les pratiques terroristes de ses sbires et de tranquilliser ces médias qui sont le relais indispensable ! A moins qu’il ne prépare aux médias le même sort auquel il destine la jeune démocratie tunisienne et ses institutions !

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