Les observateurs de la chose politique en Tunisie sont suspendus au prochain lapin que les caciques d’Ennahdha vont sortir de leur chapeau après l’échec cuisant du feuilleton du remaniement ministériel. Peut-être faudra-t-il attendre le retour du vieux sachem, Rached Ghannouchi, en visite actuellement à Lahore, pour qu’il nous livre le fruit de ses dernières cogitations sur la marche à suivre et le prochain cap qu’il est sans doute en train de fixer pour la prochaine étape.
En jetant l’éponge, et surtout la patate chaude dans l’hémicycle de l’assemblé nationale constituante, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, se paie un repos quoique forcé et laisse en l’état le bourbier dans lequel se débattent les siens, et sans nul doute le pays en son entier. Un énorme gâchis dont on aurait pu faire l’économie pour peu que les hiérarques du parti islamiste se soient affranchis de l’obstination dont ils ont fait preuve tout au long des consultations menées avec leurs partenaires de la troïka et d’autres partis politiques. Sacha Guitry n’avait-il pas dit que « la raison et la logique ne peuvent rien contre l’entêtement et la sottise. »
Ignorant superbement la règle cardinale selon laquelle la politique est l’art du possible, Ennahdha s’est retrouvé dans la posture d’un mouvement qui n’a ménagé aucun effort possible et imaginable pour pulvériser toutes les chances d’une solution consensuelle dont le bénéfice rejaillirait sur toute l’architecture politique du pays, et d’abord lui-même, en apportant la démonstration qu’il ne lui arrive guère d’avoir le sens de l’Etat, et le bons sens tout court. C’est dans une moindre mesure, il est vrai, le cas de ses deux partenaires de la troïka, qui se sont livrés à des surenchères si dévastatrices parce que foncièrement partisanes et à des manœuvres, disons-le, de plus ou moins de bas étage, que tout un pays s’est retrouvé dans cette lamentable situation qui est actuellement la sienne.
Il est à redouter que cette foire d’empoigne prenne encore de l’ampleur alors que l’échéance électorale approche à grands pas, enjoignant aux uns et aux autres de défendre leurs clochers au mépris des intérêts de la communauté nationale et en faisant fi du minimum des convenances auxquelles doivent s’astreindre ceux , tous ceux , qui auront à livrer bataille pour remporter les suffrages des électeurs, à supposer que le scrutin ait lieu dans la fourchette des dates, au reste, hypothétiques avancées par les uns et les autres.
Est-ce à dire que le pire n’est pas derrière nous ? Au vu de la manière dont l’ordre des choses s’organise et bien plus aux aléas qu’il pourrait induire, rien n’interdit de penser que ce serait bien le cas. D’autant que chacun est habité par l’obligation ardente d’en découdre même de la pire façon qui soit. Ennahdha, d’abord, qui a déjà annoncé la couleur et qui fera tout, absolument tout, pour éliminer tous ceux qui se mettraient au travers de sa reconquête du pouvoir. Et le parti de Rached Ghannouchi a montré par le passé que son sac à malice est assez achalandé pour barrer la route aux adversaires qui se prendraient à le détrôner, avec une logistique à toute épreuve et des militants à tous crins, sans oublier les supplétifs du courant salafiste qui fourbissent déjà leurs armes « pour la bonne cause ». Surtout, cette soif du pouvoir qui ronge les nahdhaouis, toutes strates confondues et qui, à ne pas en douter, balayera tout sur son chemin.
Sur les rangs aussi et non des moindres, les militants du CPR, le parti de Moncef Marzouki, dont les visées présidentielles sont si notoires et indiscutables que l’on serait taxé d’angélisme de penser qu’ils seraient moins possédés par la tyrannique envie d’avoir une significative parcelle du pouvoir. Il est, de toutes les façons, impensable que Marzouki ne soit pas le « candidat naturel » de son parti, lui qui « ne vivrait que pour cela » et qui y pense chaque matin qu’il se rase la barbe.
Dans cette configuration, il serait de l’ordre du sacrilège de ne pas mentionner Attakatol, un parti dont le président est prêt à manger à tous les râteliers pour garder sinon le perchoir, du moins migrer vers Carthage. Et il en a administré la preuve la plus irréfutable en se prêtant à toutes les allégeances, notamment vis-à-vis d’Ennahdha.
Et pour compléter le tableau, il ya manifestement Nida Tounes qui ne fait pas mystère de ses ambitions politiques, et qui semble assez outillé pour damer le pion à ses ennemis naturels, et au premier d’entre eux , le parti islamiste qu’il voue régulièrement aux gémonies , tantôt à raison et des fois à tort, un exercice dans lequel il a l’air de disposer de quelques avances, d’autant qu’il a mis en place une machine électorale assez bien rodée pour le mener assez loin.
Pendant tout ce temps, les choses n’ont de cesse d’empirer avec une économie qui s’enfonce chaque jour davantage vers les abysses, une situation sociale en tous points lamentable, avec un chômage qui flirte avec les sommets, une jeunesse déboussolée, et des horizons absolument sombres, et cerise sur gâteau, une constitution et des constituants dans les bras de Morphée.
Mohamed Lahmar








