Les politiques de change en Afrique de l’Est : frein ou soutien...

Les politiques de change en Afrique de l’Est : frein ou soutien au développement ?

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Depuis près d’un an, le débat fait rage sur le rôle et l’impact du franc CFA en Afrique de l’Ouest. Les partisans de ce régime de taux de change controversé soutiennent que l’ancrage à l’euro fournit une monnaie crédible et stable tout en permettant de contenir l’inflation. Ses détracteurs soutiennent quant à eux que la perte d’autonomie monétaire (et l’absence de contrôle sur les réserves de change) entrave la croissance économique.  La durabilité du franc CFA est remise en cause tant sur le plan économique que politique.

Qu’en est-il en Afrique de l’Est ? Les pays de la région possèdent un large éventail de régimes de taux de change, allant d’une caisse d’émission pour Djibouti à un régime flottant en Somalie. Seules les Comores ont un régime similaire à celui de la zone CFA, le gouvernement français garantissant la libre convertibilité du franc comorien et son rattachement à l’euro. En Afrique de l’Est, malgré une forte croissance économique dans l’ensemble de la région – avec un taux de croissance moyen du PIB de 6,5 % depuis 2011 – les situations sont inégales. La croissance a été modérée dans certains pays depuis 2015 et les taux de change ont été plus volatils.

Lors de la 21ème session du Comité Intergouvernemental d’Experts qui s’est récemment déroulée à Moroni aux Comores, les experts est-africains ont partagé leur expérience sur le choix des régimes de taux de change et leur impact sur la performance économique. Leurs débats ont souligné l’intérêt des solutions de compromis : en effet, les régimes de change fixes semblent être associés à une inflation et une croissance économique plus faibles, tandis que les régimes intermédiaires – dans lesquels la banque centrale intervient activement sur le marché des changes pour influencer la valeur de la monnaie – semblent être associés à des niveaux plus élevés de croissance économique et d’inflation[1]. Les experts ont néanmoins convenu que chaque situation était unique et que le choix monétaire optimal dépendait des circonstances et des défis spécifiques à chaque pays. Afin de garantir l’efficacité de leur politique monétaire, il est donc important que les pays surveillent régulièrement l’efficacité de leur régime de change tout en réexaminant la pertinence des autres régimes. De plus, les changements de politique (si nécessaire) doivent être mis en œuvre progressivement. Le Soudan du Sud, par exemple, a subi une très forte dépréciation de sa monnaie lorsqu’il est passé soudainement d’un régime fixe à un régime flottant en 2015.

Ainsi aux Comores, comme l’explique le Dr. Cheik Hamidou, chef du service des analyses économiques de la Banque Centrale des Comores, le taux de change fixe permet de garantir la stabilité macro-économique et de maîtriser le coût des importations, dont le petit état insulaire en développement dépend fortement. À l’inverse, le taux de change flottant permet à Madagascar d’améliorer la compétitivité de ses exportations (textiles, vanille et minerais), d’après le Directeur des études de la Banque Centrale, M. André Andriamiharisoa. Dans le cas du Rwanda, la Banque Centrale a mis en place divers mécanismes pour encadrer le taux de change et limiter la volatilité excessive des devises.  Toutefois, le choix du régime de change doit être complété par d’autres instruments de politique macro-économique pour réaliser pleinement son potentiel. Par exemple, un taux de change compétitif (sous-évalué) ne peut stimuler les exportations que si l’économie dispose des capacités productives adéquates pour exploiter cette opportunité. M. Pedro Martins, économiste à la CEA en Afrique de l’Est, a également souligné que la diversification de la structure des économies est cruciale pour limiter la tendance à la dépréciation et améliorer la résilience économique.

La discussion sur les taux de change appelle à une réflexion sur le projet de mise en place de l’Union Monétaire Est Africaine (EAMU), prévue pour 2024. La création d’une union monétaire devrait promouvoir le commerce et l’investissement au sein de la Communauté de l’Afrique de l’Est (EAC). Le professeur Thomas Kigabo, économiste en chef à la Banque Centrale du Rwanda, a présenté un rapport évaluant le niveau de convergence macroéconomique dans la CAE (rapport provisoire). Selon lui, il reste encore du chemin à parcourir pour atteindre les critères de convergence de l’EAMU, notamment en matière de déficit budgétaire et de réserves de change[2]. Bien qu’il y ait une certaine convergence de l’inflation et des taux de change, les taux de croissance du PIB diffèrent considérablement et le commerce régional reste faible. Le professeur Kigabo a fait valoir qu’il est urgent d’améliorer la coordination des politiques, d’approfondir l’intégration économique et d’accélérer la mise en place d’institutions vitales – telles que l’Institut monétaire d’Afrique de l’Est – avant la formation de l’union monétaire. En effet, des études récentes montrent que l’adoption d’une monnaie commune devient bénéfique pour les pays à partir du moment où ils appartiennent à une zone monétaire optimale – c’est-à-dire quand ils sont suffisamment intégrés et leurs économies réagissent aux chocs externes de la même manière.

Le partage d’expérience entre les pays d’Afrique de l’Est organisé par la CEA a permis de réaliser qu’une politique de taux de change adéquate est un élément essentiel de soutien à la croissance et au développement. De même, la future monnaie unique de l’Afrique de l’Est pourra contribuer au développement de la région, à condition que les pays membres soient capables de renforcer leur degré d’intégration économique.

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