Béji Caïd Essebsi donnait l’impression, lors de l’interview accordée à Nessma TV , de bien savourer la réussite de sa stratégie, depuis début mars 2011 , qui n’était pas personnelle , mais pour le pays entier , avait-il l’air de dire . Ce vieux politicien , plus âgé que Bourguiba au moment de sa déposition par Ben Ali, en 1987, doit sa réussite à deux vertus: celle de parvenir toujours à trouver un langage commun avec les partenaires politiques , le vocable ennemi étant exclu de son lexique politique , et celle de vite oublier et pardonner les injustices qu’il subit .
En mars 2011, au moment où l’Etat était en pleine décomposition et l’autorité réelle détenue par la rue, il trouve un accord avec les jeunes sit-inneurs de la Kasbah 2 qui l’ont porté au pouvoir. Ils rentrent, le laissant accéder aux locaux de sa chancellerie, et entamer l’application du cahier des charges engagé avec le pays. L’accord était tellement solide que les tentatives d’Ennahdha et du CPR de faire revenir les jeunes, en juillet 2011 à la Kasbah 3 ont tourné au fiasco. C’était là le prélude de la réussite de son premier combat couronné par le succès des élections du 23 octobre 2011, qu’il ne cesse de qualifier modestement de simple première phase de la transition démocratique.
Ce succès presqu’inattendu, était jalonné par divers tiraillements avec la gauche (l’extrême-gauche plus précisément ) au sujet de la date des élections (en juillet ou en octobre ) et de l’article 15 du code électoral , et avec l’islam politique sur la finalité du processus de transition tout entier . Face à la gauche, il a cédé sur les deux points , mais a apostrophé ses dirigeants en prédisant qu’adopter l’article 15 dans sa version initiale ferait le lit de l’islam politique et traiterait injustement des milliers de Tunisiens . Le martyr Chokri Belaid était le seul à reconnaître l’erreur stratégique de l’extrême- gauche sur ce chapitre , mais il nous a quittés avant de faire l’autocritique qui se devait .
Face à l’islam politique, bien qu’outillé pour entrevoir les vrais desseins de ses tenants, Béji Caïd Essebsi a fait le dos rond , peut-être par réalisme , par calcul ou par certitude que les véritables combats sont à venir et seront menés par tous les démocrates contre ce projet de société importé des confins du désert arabique et du sous-continent indien . De toutes les façons, en bon disciple de Bourguiba, il ne s’est pas épuisé en batailles prématurées, et asymétriques, du fait que le gros des forces démocratiques se gargarisait, à cette époque, de slogans donnant la priorité à la rupture avec l’ancien régime.
La deuxième bataille commence effectivement, un mois après le vote de confiance du gouvernement Hamadi Jébali , avec le communiqué solennel du 26 janvier 2012 . Constatant l’autosuffisance des nouveaux responsables , il y invoque que le pays est toujours en période transitoire , et qu’il a besoin de consensus pour faire aboutir cette 2ème phase , et réussir les prochaines échéances électorales qui couronneront la transition démocratique dans sa globalité .
Il demande, de ce fait, la limitation du mandat de l’ANC et du gouvernement à un an , l’activation de l’ISIE pour qu’elle se prépare aux prochaines élections , et appelle à l’union de toutes les forces démocratiques pour faire aboutir les réformes et instaurer l’alternance politique .
Ennahdha voit dans cet appel le début d’une conspiration internationale pour usurper le pouvoir aux forces politiques dotées de légitimité électorale .Ce sentiment se confirme après la réussite des forces du centre à organiser le meeting de Monastir, le 24 mars, et l’annonce de la création de Nidaa Tounès, le 16 juin 2012 . Les attaques contre la personne de Béji Caïd Essebsi , qui ont commencé à cette époque, n’ont cessé qu’après le 15 août2013 , date de sa rencontre à Paris avec Rached Ghannouchi .
Ce combat , jalonné ,lui aussi, de tiraillements avec le parti islamiste et avec la gauche , a vite donné lieu , après l’assassinat de Lotfi Naggadh , élevé au rang de martyr national , à un recentrage qui a rapproché Nidaa Tounès de la gauche , et ancré son positionnement au centre de l’échiquier politique . L’acharnement des Ligues de Protection de la Révolution (LPR), et les attaques pavloviennes d’un CPR en pleine décomposition contre Nidaa Tounès , confirment la tendance qui s’est dessinée progressivement , menant à fédérer les forces de la gauche et du centre et scellant , à jamais ,l’isolement du parti islamiste .
Cette nouvelle réalité, confortée par une série de sondages d’opinions qui donnent de manière continue Nidaa Tounès , et Béji Caid Sebsi , à la tête des intentions de vote des Tunisiens , perturbe encore les dirigeants du parti islamiste , et les pousse à utiliser leur majorité à l’ANC pour exclure ce concurrent de taille de l’échiquier politique , par la force de la loi .
Mais c’était compter sans l’opinion qui, par son éveil, s’en prend carrément au projet islamiste, l’électorat qui se détourne d’Ennahdha, après l’avoir applaudi, les opérateurs économiques et les syndicats qui poussent à de nouveaux horizons , et transforment les revendications de leurs corporations en plateforme d’action pour tout le pays .
Dans ce cadre, le bras long du terrorisme qui assassine perfidement, à 6 mois d’intervalle, deux éminents politiciens du pays, et déclare la guerre à l’Etat et à la société, finit par approfondir le désarroi du parti au pouvoir, et le pousse à prospecter des issues à la crise.
C’est à ce moment que Béji Caïd Esse livre son troisième combat , en tendant , le 30 juillet 2013 , la main à Rached Ghannouchi pour trouver une solution à la crise . La réponse qui est venue le 12 août, a vu le jour le 15 à Paris. Entretemps, le président de Nidaa Tounès a préparé le large front dont il a parlé dans le communiqué du 26 janvier 2012 , ( Front de Salut National /FSN) pour mettre en œuvre les réformes dont le pays a besoin et l’alternance que revendique classe politique et pays profond .
Ce troisième combat ne peut passer que dans le cadre d’un consensus national qui impliquera toutes les parties, et rendra à l’Etat aura et autorité, à la société tunisienne une spécificité sur le point de disparaître, et aux acteurs de la révolution une fraîcheur et une énergie qui les ont poussés à se dresser contre la dictature .
Ces trois combats , Béji Caïd Essbsi les a menés en solo et presque sur la pointe des pieds , mais il a eu l’idée (génie dirais-je?) de miser sur une jeunesse qui ne baisse pas les bras , sur une gauche qui se modernise et s’assagit à vue d’œil , sur les forces du centre , et les partenaires sociaux qui retrouvent leur vocation de levier d’une dynamique capable défendre et rénover un projet de société choisi par les Tunisiens depuis plus d’un siècle , mais presque rangé au magasin des accessoires.
Aboussaoud Hmidi








