AccueilLa UNEL’homme qui voudrait voir des grues partout

L’homme qui voudrait voir des grues partout

A mal le connaître, on croirait que l’entrepreneur qu’il était et qu’il est toujours, n’a pas été influencé par son passage de quelques mois de l’autre côté de la barrière à La Kasbah, et qu’il s’en était tranquillement retourné à ses petites affaires.

L’homme n’est cependant plus dans le chiffre sec du financier pur et dur, comme il l’était dans le groupe familial. Il semble avoir enfin découvert l’autre monde, celui des pauvres et des oubliés de la croissance, de l’agriculture qui devrait redevenir un pilier de l’économie, des opprimés de l’économie, de la solidarité, et parle même de « casser la rente ». Serait-il devenu « socialo » ? C’est vrai qu’il l’avait été dans sa jeunesse, mais se dit désormais pragmatique !

  • Etranges positions, pour un financier ancien ministre

Fadhel Abdelkefi n’a certes pas encore le stylo qui lui permettrait de tirer le fameux « جرة قلم » qui lui colle désormais à la peau, mais il connaît désormais les lieux et textes où il faudrait le faire et apposer le fameux trait de plume   pour sortir de la récession économique. Il n’est certes pas un bien-aimé, si ce n’est plus, du chef de tout l’Etat. Mais il force incontestablement le respect, par sa lucidité économique et financière et sa perspicacité politique.

Sur le coût de la vie, et contrairement à beaucoup d’autres « experts » qui s’étaient essayés à la politique, cet ancien ministre des Finances et du développement se prononce contre la baisse de la masse salariale dont le FMI fait une condition pour donner crédit à la Tunisie. Il se montre dur avec les circuits de distribution, contre lesquels il revendique un Etat plus fort. Il est contre l’injustice des prix des carburants à la pompe, et pour un maintien de la compensation des prix du gaz en bouteilles. Des positions, qui pourraient lui valoir quelques grincements de dents. Mais à voir ses expressions de visage lorsqu’il nous en parlait, il semblait en être convaincu.

– Les trois indécences d’un nouveau Abdelkefi
L’ancien ministre, issu d’une famille d’investisseurs nés et de bâtisseurs, retourné en Tunisie après des études à l’étranger pour poursuivre et enrichir l’action du père (Sid ‘Ahmed pour ses familiers), parle désormais d’un « secteur privé solidaire avec les oubliés de la croissance ». Le spécialiste des marchés financiers parle  de « redistribution sociale des entreprises prospère », car il trouve « indécent de voir nos enfants, rêver juste de quitter le pays. Il est indécent de voir l’état de l’environnement en Tunisie. Indécent aujourd’hui de voir 25 % de pauvreté extrême, et indécent de voir 18 % de chômage ». Loin d’ignorer les effets de la masse salariale gonflée sur le budget de l’Etat et sur l’inflation, l’homme prend pourtant le contrepied de beaucoup d’experts sur la baisse de cette masse, jusqu’à presque toucher le discours de Noureddine Tabboubi des doigts, et affirme que « je ne crois pas que ce soit une piste jouable, d’aller dire cela et leur parler d’une politique restrictive ou une politique d’austérité, à des gens qui font face à des coûts de plus en plus chers », et prône plutôt d’accroître la richesse du pays.

On croirait, presque, entendre le chef (En moins bruyant et coléreux) de l’Etat (Pas tout l’Etat). Mais avec des connaissances, économiques et financières, confirmées, et un programme qu’il dit avoir déjà mis en place avec son Think-Tank économique que dirige un autre homme d’affaires qui n’a pas toujours sa langue dans sa poche, Nafaa Ennaifer.

« J’en reviens à mon histoire de coup de plume. Il y a des lois dans plusieurs secteurs d’activité qui entravent l’investissement, comme la loi de change, l’article 96 du code pénal, les procédures trop longues d’appels d’offres et d’études. Il suffirait, par exemple pour l’investissement, que la cheffe du gouvernement décide de débloquer tout ce que nous avions signé au 20/20 en 2017. Des Milliards DT, restés aux frontières de la Tunisie. Des financements signés et prêts, des projets publics dont on avait pu alors lever la dette dans des conditions d’investissement, de très longs termes et à de bons taux et des délais de grâce. Des projets publics, comme pour le pont de Bizerte pour lequel on cherche toujours le traçage depuis 6 ans, les autoroutes Est et Ouest, le Port de Radès, les stations de dessalement, 12 hôpitaux de classe B, l’hôpital de Kairouan, dont le financement, est un don et qui ne démarre toujours pas [Ndr : Suivez son regard], et j’en oublie », nous disait-il consterné, comme beaucoup de ceux qui se refusent encore aux beaux discours populistes, dans une interview accordée à Africanmanager (Lisez ici la totalité de l’interview).

  • « Où en êtes-vous avec vos grues », lui demandait BCE

Et comme si le « بجرة قلم » ne lui suffisait pas, le voilà qui nous développe « la théorie de la grue ». Manifestement Keynésien, il évoque sa théorie de l’économie normative, qui dit que « pour faire sortir le marché de son inertie, l’État augmente les dépenses publiques et diminue l’imposition fiscale afin de donner un coup de fouet à la consommation. En injectant de l’argent dans l’économie, le gouvernement permet également de stimuler la production, ce qui aboutit à un retour au plein emploi ». En plus simple, Fadhel Abdelkefi dit que, comme pendant la crise de 1929, on demanderait à la limite aux gens de creuser des trois et de les remblayer.

Et l’ancien ministre de citer une anecdote avec l’ancien président Béji Caïed Essebssi « qui me demandait, alors comment on va s’en sortir. Je lui répondais que lorsque les Tunisiens verront les grues installées un peu partout, la tension sociale baissera et les gens se remettront au travail. Depuis, et à chaque fois qu’il me rencontrait, il me lançait « Alors où est-ce que vous en êtes avec vos grues ».

Force est en effet de constater que depuis 2011, ce qui restait des grues des projets des anciens temps a été mis en berne, faute d’investissements publics, parfois détournés en faveur d’autres dépenses de l’Etat. Des dépenses d’investissement qui étaient par exemple prévues à plus de 4,2 Milliards DT, et dont l’Etat n’avait dépensé qu’à peine 3,1 Milliards DT jusqu’à novembre dernier. Un investissement public, fortement grippé aussi, par l’incapacité de l’Etat à payer ses fournisseurs, et même à faciliter la réalisation de projets préfinancés par la BID et la BAD, comme a pu dernièrement le constater la cheffe du gouvernement.

La cheffe du gouvernement et son chef de tout l’Etat, ont pourtant la plume de quoi tirer un trait sur beaucoup de mauvaise gestion, et pour dresser les grues qui redonneraient son sens à l’investissement aux yeux d’une population, déprimée dans l’attente d’une reprise économique, depuis deux ans fagotée dans une crise politicienne sans fin.    

- Publicité-

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

Réseaux Sociaux

108,654FansJ'aime
480,852SuiveursSuivre
5,135SuiveursSuivre
624AbonnésS'abonner
- Publicité -