Les observateurs ont remarqué, ces derniers temps, un retour en force d’Ennahdha. Avec un électorat rétréci mais toujours compact, un groupe parlementaire encore soudé et efficace dans une Assemblée Nationale Constituante(ANC) moribonde, un chef charismatique à l’esprit éveillé, porté naturellement sur la manœuvre et au visage jovial signifiant qu’il n’a de problème avec personne, le parti islamiste semble reconquérir une place de choix sur le paysage politique national. Cette sérénité retrouvée illustre la fin d’une traversée du désert subie par Ennahdha depuis début 2013.
Les islamistes renvoient désormais d’eux l’image d’une force politique lucide et incontournable qui a su reculer pour mieux sauter. Ils se présentent comme un acteur politique qui n’hésite pas à jeter les ponts avec tout le monde « sans rancune ni calcul ». Ils mettent en contradiction leurs adversaires qui les ont obligés à quitter le pouvoir dans l’espoir de ne jamais y revenir, et expliquent leur départ comme un geste généreux consenti pour sauver le pays et lui éviter le scénario égyptien. Ils maintiennent leurs alliances encombrantes à l’échelle locale (le CPR) et à l’extérieur (le Qatar et la nébuleuse islamiste) sans en renier aucune, et cohabitent avec une dissidence interne (celle de Riadh Chiibi), dans la perspective d’en exploiter, un jour, le radicalisme. Ils font sortir des tiroirs un Hamouda Ben Slama dépassé et vieilli, mais portant toujours l’étendard de la démocratie, pour prouver qu’ils n’oublient pas leurs amis, et distribuent ça et là les parrainages, allant jusqu’à en décerner au très éradicateur et non moins ami Hamma Hammami, pour montrer qu’ils ratissent large.
Ce positionnement de choix des islamistes est reflété dans les propos du dirigeant du parti Aljoumhouri Issam Chabbi qui a affirmé mercredi qu’il est utopique de former un gouvernement sans le mouvement Ennahdha, ajoutant que la Tunisie « a besoin » de ce parti.
La démarche islamiste n’est pas gênée outre mesure par de telles contradictions. Les Nahdhaouis peuvent coexister avec les symboles politiques aux antipodes les uns des autres et défendre la chose et son contraire, mais leur point fort demeure de bien assimiler les nouveaux enseignements et les accommoder aux convictions islamistes d’origine.
Sur ce chapitre, le plus grand exploit des islamistes n’est ni l’alliance avec Néjib Chebbi ni les retrouvailles avec Hamma Hammami, mais il se décline manifestement dans les liens de confiance noués avec les Destouriens. Le parti Ennahdha a acquis la conviction que ses militants n’ont ni l’expérience, ni le savoir-faire, ni la vocation de gérer les affaires publiques. Et pour pallier à cette carence, et dans la perspective de gouverner le pays pour des décennies, il ne s’est pas tourné vers les composantes de la ci-devant opposition mais vers ceux qui ont servi anciennement l’Etat. La confiance retrouvée entre ces deux composantes est un facteur de stabilité et un atout à faire valoir devant les puissances étrangères, au détriment d’une gauche qui a défendu vaillamment les Destouriens dans les moments difficiles de 2011 et 2012 , mais qui s’est retournée contre eux de manière inexpliquée depuis quelques jours. Dans un article précédent, on a relevé qu’Ennahdha « semble avoir mené avec eux (les Destouriens) des discussions poussées et sérieuses sur le passé, mais également sur l’avenir. Les islamistes paraissent convaincus que les Destouriens ont vraiment changé, mais la gauche affiche à leur endroit une méfiance grandissante, qui s’est manifestée à l’occasion du retour de Mondher Zenaidi ».
En se présentant sous un angle inédit et en préparant les moyens de gouverner, le parti islamiste donne de lui-même l’image d’une force de rassemblement, mais affiche sa conviction qu’il sera désormais jugé à l’aune des réalisations en matière de développement. Il fait ainsi des Destouriens le principal levier de pouvoir dans la nouvelle équation politique postélectorale, devançant les autres forces politiques qui restent encore rivées sur l’échéance électorale, ne pouvant voir au-delà.
Evidemment, le parti Ennahdha ne veut pas traiter avec les Destouriens d’égal à égal. Et pour ce faire , il s’emploie à les isoler de Nidaa Tounès qui demeure la bête noire des islamistes, mais également des forces du centre et de la gauche en brouillant la ligne de démarcation principale qui sépare le projet de société moderniste réunissant sous sa bannière toutes ces forces citées précédemment, du projet islamiste.
Ennahdha a préféré traiter avec ces forces séparément qui ont répondu positivement à ces offres de détail. Et ce compromis historique a renforcé les islamistes et affaibli les autres.
Aboussaoud Hmidi .








