La qualité de service du transporteur aérien national tunisien, Tunisair, ne cesse de se détériorer, et le changement de PDG ne semble rien y avoir changé. Un retard de 2 heures est désormais chose courante, au départ de Tunis-Carthage comme à l’arrivée. Les situations difficiles vécues tout le week-end dernier, tant en Tunisie qu’en France ou en Arabie Saoudite par ses clients qui ont juré le boycott pur et simple, l’atteste fort. Des passagers qui dormaient à même le sol, sans même une bouteille d’eau, en zone d’enregistrement comme en zone d’embarquement, au mépris des conventions de l’IATA qui leur donnent droit à l’hôtel, à la restauration et même au remboursement. Des responsables qui ne répondent pas au téléphone aux journalistes, une absence totale de communication, des employés qui désertent les comptoirs sous la pression de clients mécontents, n’en pouvant plus de mentir. «J’ai débité plus de 150 mensonges en une heure», nous criait un des cadres de Tunisair, «je n’en peux plus», dit-il avant de fuir lui aussi l’enceinte de l’aéroport et de fermer son portable. La gabegie avait pourtant commencé dans les aéroports saoudiens où les responsables de Tunisair ont envoyés des avions pour le petit pèlerinage, bien avant d’avoir les autorisations d’atterrissage, créant ainsi une cascade ingérable de retards des vols sur des destinations européennes, africaines et arabes. «La situation n’est pas nouvelle », nous confie un autre cadre de Tunisair sous le sceau de l’anonymat. «Avant cependant, on était derrière le représentant Tunisair en Arabe Saoudite, jour et nuit, pour avoir les autorisations qui mettaient normalement beaucoup de temps et qu’on gérait par petits cadeaux interposés. Cette année, plus aucun ne voulait travailler et plus aucun ne voulait tenailler ces représentants pour qu’ils fassent leur travail. Le résultat, vous l’avez vécu», finit-il par dire à propos de l’état d’esprit qui prévaut actuellement au sein de Tunisair. L’entreprise sortait pourtant à peine d’une grève du catering, conduite par un syndicaliste, membre de famille d’un haut responsable de l’UGTT, et qui avait fortement nui à la qualité de service de la compagnie. Une centrale syndicale, l’UGTT toujours, qui avait réussi le pari de casser tout le plan de restructuration financière de l’entreprise, entrepris par l’ancien PDG, renvoyé par l’ancien ministre du Transport, Yassine Ibrahim sous la simple accusation, non dite, d’être une figure de l’ancien régime. Pourtant, dans ses projets de résolutions pour l’AGO du 23 septembre 2011, l’AGE s’accorde à «donner quitus entier et sans réserve aux administrateurs pour la gestion de l’exercice 2010».
On n’a pas encore [car non encore publié au mépris de toutes les règles et injonctions du CMF] le résultat du premier semestre, mais les informations les plus optimistes tablent sur un déficit d’au moins 150 MDT pour la Tunisair de 2011. Le transporteur terminait, en tout cas, l’année 2010, par un résultat d’exploitation négatif de -7,3 MDT contre 36,4 MDT en 2009 et un résultat déficitaire de plus de 3,7 MDT. Dans son allocution qu’il devra prononcer, le 23 septembre, le nouveau PDG donnera [à moins d’un changement par rapport au document publié par Tunisair sur le site du CMF] l’image d’un responsable en dehors du temps, les pieds loin d’être sur terre et qui parle encore de «années à venir seront marquées par les effets de la libéralisation du ciel entre la Tunisie et l’Union Européenne. Cette décision aura pour principales conséquences l’absence de restriction au niveau des vols et des capacités, la liberté des tarifs et une convergence réglementaire en termes de sécurité, de navigation aérienne et de droits des passagers». Il avait oublié que son ministre avait depuis quelques semaines annoncé l’arrêt du processus d’open sky. Il évoquait encore une Tunisair qui poursuivra l’engagement de la réadaptation de sa stratégie commerciale, le renforcement de sa politique de maîtrise des coûts, le renforcement de sa productivité, l’amélioration de sa compétitivité ainsi que la poursuite de l’exécution de son nouveau plan de flotte avec la livraison d’un deuxième appareil A 320 au cours du mois de mai 2011». Il oubliait certainement les coûts du regroupement des filiales, les coûts des casses dans Tunisie Catering déjà perdante, l’énorme coût de la restructuration sociale qui sont de plus d’une dizaine de MDT et qui encombre maintenant Tunisair de plus de 7000 employés (200 personnes pour chaque avion, ce qui est nettement supérieur à la moyenne internationale qui est de 80 à 90 personnes par avion), l’impératif de renouvellement d’une flotte vieillissante, les coûts du mauvais service de la compagnie, le coût des mauvaises négociations de contrats de location d’avions pour le dernier week-end noir avec des pilotes fatigués, obligés de dormir dans des avions au sol alors que les clients crient leur colère. Il oublie dans ce rapport qu’il présentera le 23 septembre, à ses actionnaires, de parler de toutes ces nouveautés et qui impacteront, d’une manière irréversible, la situation financière de Tunisair et qui hypothéqueront certainement son avenir et celui de ses actionnaires, dont principalement l’Etat tunisien qui y détient plus de 74 % et qui devra mettre la main à la poche [celui du citoyen plus exactement]. Une situation et des perspectives, loin d’être roses, dont sont pourtant conscients tous les hauts cadres de l’entreprise.
A plus d’un de ces cadres nous avons posé, sous le sceau de l’anonymat, trois questions : Tunisair va-t-elle droit au mur ? La réponse a été directe par un oui massif. Est-il de l’intérêt de l’entreprise et de l’économie nationale tunisienne que Tunisair soit déclarée en difficultés économique ? Là aussi, la réponse est affirmative et unanime. Est-il de l’intérêt de la compagnie et du pays de le faire maintenant ou dans cinq ans ? A l’unanimité, la réponse est «maintenant».
Cette analyse n’est pas celle de ceux qui ne cherchent que l’augmentation immédiate de leurs salaires, mais de ceux qui cherchent la pérennité de l’entreprise et du pavillon tunisien. Cela lui permettra certainement une meilleure restructuration sociale et au moindre coût à long terme, d’améliorer sa qualité de service et de s’aligner pour cela sur les normes internationales. Cela lui permettre aussi de mieux se préparer à cet open sky qui viendra tôt ou tard. Cela permettra enfin de sauver, dès maintenant, Tunisair.
k. Boumiza
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