La Banque Centrale de Tunisie (BCT) encourage. La justice inhibe. Ubuesque ? Non ! Plutôt, une situation dans l’air du temps.
Car, entre l’injonction d’un régulateur qui n’a pas tout à fait les coudées franches, de prêter davantage, notamment à cause d’un siphonage quasiment institutionnalisé pour financer le Trésor, et la menace pénale qui pèse désormais sur tout octroi de crédit jugé mal garanti, les dirigeants des banques tunisiennes avancent sur une ligne de crête. La question n’est plus seulement technique. Elle est devenue existentielle pour la profession … et pour le tissu productif, particulièrement les PME.
– L’appel pressant de la BCT … qui se trompe de diagnostic
Le décor est planté. Le gouverneur de la BCT, Fethi Zouhaier Nouri, a présidé le 2 juin 2026 au siège de l’institution une réunion de haut niveau consacrée au financement de la campagne céréalière 2026. Autour de la table, le président du Conseil Bancaire et Financier (CBF) et plusieurs premiers responsables des banques de la place. Le message du gouverneur a été clair. Les établissements bancaires doivent mobiliser les financements nécessaires et accompagner toute la filière céréalière avec la même détermination que celle montrée lors de la campagne oléicole précédente.
La BCT promet de son côté la mise à disposition des ressources de liquidité requises pour garantir la collecte et la commercialisation des céréales, ainsi que la couverture des besoins d’importation au profit de l’Office des céréales. Surtout, l’appel dépasse le seul dossier agricole. Les banquiers présents ont réaffirmé leur adhésion aux orientations arrêtées lors de la réunion du 6 mai 2026, qui visent à faire du secteur bancaire un acteur plus engagé dans le financement du développement économique et social, avec un accent particulier sur les petites et moyennes entreprises (PME) et la relance de l’investissement.
Sur le papier, tout et (tous) converge vers une mobilisation du crédit. Sécurité alimentaire, soutien aux PME, nouvelle dynamique d’investissement. L’État veut que les banques prêtent, et qu’elles prêtent vite.
– Le revers judiciaire de l’obéissance
Mais une autre réalité, parallèle et contradictoire, traverse le même secteur. Depuis 2024, la justice tunisienne multiplie les poursuites contre d’anciens premiers dirigeants de banques publiques, accusés de corruption, d’octroi de prêts sans garanties suffisantes ou de blanchiment d’argent. Plusieurs cadres de haut niveau ont été condamnés à de lourdes peines de prison ferme. D’autres attendent leur procès en détention préventive.
Les cadres de rang inférieur ne sont pas épargnés. Un responsable bancaire a écopé de deux ans de prison ferme le 30 janvier 2026 pour des prêts accordés sans garanties. Un autre, directeur d’agence a été condamné le 3 juin 2026 à douze ans de prison pour le détournement de plus de 360 000 dinars. D’autres dossiers restent en cours, avec des refus de libération confirmés.

– Le banquier entre marteau et enclume
C’est précisément là que se noue le dilemme. Un crédit accordé à une PME, à un agriculteur ou à l’Office des céréales comporte, par nature, une part de risque. Aucune banque ne peut garantir le remboursement intégral de chacun de ses engagements. Or la frontière entre le risque commercial légitime et le délit pénal d’octroi de crédit mal garanti est devenue floue, comme pour les crédits de campagne, et son interprétation appartient désormais au juge.
Pour un PDG ou un directeur général de banque, le calcul est cruel. S’il prête, il répond à l’injonction de la BCT et de l’État, mais il s’expose à une éventuelle requalification pénale si le crédit tourne mal. S’il ne prête pas, il protège sa liberté individuelle, mais il freine le financement de l’économie et contrevient aux orientations officielles. Le dirigeant prudent a tout intérêt à durcir ses conditions, à exiger des garanties surdimensionnées, voire à refuser des dossiers économiquement viables mais juridiquement risqués.
Revers de la médaille, en Tunisie les voix s’élèvent de plus en plus, tant chez les économistes que chez les jeunes entrepreneurs, pour dénoncer le conservatisme rigide du système bancaire face à la demande de garanties réelles (souvent immobilières). Pour les critiques, cette exigence quasi systématique de « collatéral » transforme le crédit en un privilège réservé aux acteurs déjà nantis, excluant de facto une jeune génération de créateurs de valeur. Les startups, les petites et moyennes entreprises (PME) et les porteurs de projets innovants se retrouvent ainsi bloqués à la périphérie du financement, faute de patrimoine personnel à gager, ce qui étouffe l’esprit d’entreprise et prive l’économie tunisienne d’un puissant moteur de renouvellement.
Les détracteurs de ce modèle pointent également du doigt une culture du risque bancaire qu’ils qualifient d’obsolète, voire de « paresseuse ». Au lieu d’évaluer la viabilité intrinsèque d’un business plan, la rentabilité future d’un projet ou la solidité des flux de trésorerie prévisionnels, de nombreuses institutions financières locales préfèrent se retrancher derrière la sécurité physique d’une hypothèque. Toujours selon les détracteurs, cette dépendance excessive aux garanties matérielles ralentit la modernisation du secteur financier et empêche le développement d’une véritable notation de crédit (Credit Scoring) basée sur la performance et l’analyse de données, un standard pourtant indispensable à l’heure de la transition digitale.
La preuve par le chiffre
En attendant, c’est du « business as usual ». Un phénomène qui porte un nom dans la littérature bancaire, celui de l’aversion au risque réglementaire, ou la frilosité défensive. Elle conduit mécaniquement à un resserrement du crédit, exactement l’inverse de ce que recherchent la BCT et les autorités publiques, mais aussi les banques dont le but, ultime, est de gagner de l’argent.
La preuve existe par le chiffre sur les deux fronts. Côté ménages, l’encours recule de 233 MDT au T1 2026 et la croissance annuelle s’effondre de 11% à 1,3%. Côté entreprises, le crédit à l’industrie privée est carrément négatif à -0,3% en 2024, le ratio crédits/dépôts des grandes banques privées plonge à 67,4%, et les banques préfèrent placer en titres d’État. Le tout malgré une liquidité record (LCR 138,3%).
C’est la validation empirique parfaite de cette thèse : les banques ne prêtent pas par choix défensif, pas par manque de moyens. La frilosité est bel et bien une conséquence logique de l’étau judiciaire et réglementaire, désormais mesurée noir sur blanc par la BCT et l’IACE.
– Une contradiction à arbitrer
La Tunisie veut, à juste titre, assainir la gouvernance de ses banques publiques et solder les pratiques héritées d’une époque où le crédit servait des intérêts privés plutôt que l’économie. Cette exigence de probité est légitime et nécessaire. Mais elle ne peut pas coexister durablement avec une injonction de prêter massivement sans clarifier la frontière entre la faute de gestion et le risque commercial assumé de bonne foi.
Les observateurs et les organisations professionnelles ne cessent d’exhorter la BCT et le gouvernement à dynamiser les mécanismes alternatifs, tels que les fonds de garantie publique, le capital-risque ou le renforcement du nantissement des actifs immatériels (comme la propriété intellectuelle). Néanmoins, un grand travail législatif reste à faire. Car, assouplir les règles de collatéral n’est plus vu comme une simple concession sociale, mais comme une urgence économique absolue pour libérer l’investissement privé, créer des emplois et redonner de la compétitivité à la Tunisie. Mais, tant que cette zone grise persistera, les dirigeants de banques continueront d’arbitrer en faveur de leur propre sécurité juridique. Et la vraie question restera posée. Quand l’État encourage d’une main et sanctionne de l’autre, quel banquier raisonnable acceptera de prendre le risque ?








