La formule circule avec insistance dans les couloirs de l’ARP. Maher Ktari, en sa qualité de président de la commission des Finances et du Budget, agacé par la situation, la résume comme suit : à la Banque centrale de Tunisie (BCT), le temps ne s’écoule pas à la même vitesse que les urgences. C’est, du moins, ce que l’on comprend et qu’on tire comme conclusion de ses diverses déclarations et multiples sorties médiatiques. Malheureusement, la succession des événements semblent lui donnent raison!
Entre participation aux réformes en attente, promesses de calendrier non tenues et diplomatie financière gérée dans l’ombre, l’Institut d’émission s’est installé dans un mutisme qui vire au problématique.
Trois dossiers récents, mis bout à bout, dessinent les contours du portrait d’une institution qui semble avoir perdu le fil du dialogue avec son environnement. La nature ayant horreur du vide. La BCT devrait réagir, même si elle n’a plus tout à fait la latitude et la liberté de manœuvre que son Statut lui permet.
– Code des changes : le Parlement siffle la fin de la récréation
Face au silence radio de l’autorité monétaire, la commission des Finances et du Budget de l’ARP a décidé de ne plus attendre. Mercredi 17 juin 2026, son président, Maher Ketari, a jeté un pavé dans la mare : un vote décisif aura lieu lundi prochain pour acter une décision lourde. Le Parlement va avancer en solo, article par article, sur le nouveau Code des changes.
Le blocage, selon lui, est purement bureaucratique. Alors que 90 % des auditions ont été bouclées, incluant ministères et acteurs économiques, la BCT est la seule entité à n’avoir renvoyé aucune des copies demandées par les députés, toujours selon Ktari. « Le pays ne peut plus attendre », a-t-il tranché. Une manière polie de pointer l’inertie de la BCT. Une manière de balancer la patate chaude des attentes des start-ups et des investisseurs, locaux et internationaux, réclamant à cor et à cri la reforme et la refonte du Code de changes, entre les mains refroidies de la BCT.
– Où est passée la feuille de route pour les PME ?
Ce silence législatif fait écho à une autre promesse, cette fois opérationnelle. Il y a une quarantaine de jours, précisément le 06 mai 2026, le gouverneur de la BCT, Fethi Zouhair Nouri, annonçait en grande pompe la création d’un groupe de travail sous l’égide du Conseil Bancaire et Financier (CBF). Sa mission ? « Proposer, dans un délai d’un mois, une feuille de route opérationnelle. Celle-ci devra définir des engagements concrets du secteur bancaire visant à renforcer le financement de l’économie, soutenir les PME et impulser une nouvelle phase de développement du secteur. », pouvons-nous lire dans le communiqué publié à l’occasion par la BCT sur son site.
L’information est officielle puisqu’elle émane de la BCT, comme respectivement le délais et l’engagement du Gouverneur étant rendu public par ses services. Néanmoins, le calcul est vite fait : le délai d’un mois est forclos.
Une quarantaine de jours après cette déclaration, aucun document public, aucun rapport d’étape, ni le moindre début d’engagement concret pour des PME asphyxiées, n’ont filtré.
La montagne a-t-elle accouché d’une souris, ou le rapport est-il lui aussi confiné dans un tiroir de la Banque centrale ?
A se demander, surtout, quelle mouche aurait piqué la BCT pour annoncer publiquement un délai aussi serré sur un sujet aux enjeux aussi multiples que les intervenants ou les paramétrages ?
– Diplomatie financière : quand Le Caire vend la mèche
Pour couronner le tout, la BCT semble appliquer une communication à géométrie variable, préférant l’ombre à la lumière nationale. Dimanche 14 juin, une réunion bilatérale de premier plan s’est tenue entre la Banque Centrale d’Égypte (BCE) et la BCT pour renforcer la coopération et l’échange d’expertises financières.
Comment les Tunisiens l’ont-ils appris ? Pas par leur banque centrale. C’est le Service d’Information de l’État égyptien (SIS) qui a publié l’information dès le lendemain, lundi 15 juin. Selon ce service, l’objet de cette visite dominicale dont on ne sait pas si elle est spéciale ou à l’occasion d’un autre évènement, « l’échange d’expertises dans les domaines de la stabilité financière et de la politique monétaire ».
Côté tunisien : rien, nada, walou. On est le 17 juin, pas un communiqué, pas un tweet, pas une ligne sur le site officiel de la BCT. Pour savoir ce que fait l’autorité monétaire tunisienne, il faut désormais lire la presse étrangère. On imagine mal, en tout cas, qu’un gouverneur de BCT puisse se déplacer pour des choses normalement du ressort de cadres des deux institutions.
– Un parallélisme qui devrait interpeller la BCT … si elle veut bien communiquer
Ce parallélisme entre les trois événements interroge. Car, ils dessinent une tendance de fond préoccupante. Qu’il s’agisse de réformer le cadre obsolète des changes avec le Parlement, de rendre des comptes sur le financement de l’économie, ou d’informer sur ses activités internationales, la BCT semble s’être installée dans une tour d’ivoire.
Dans tous les cas, c’est l’économie tunisienne qui paie le prix de cette rétention d’information et de cette temporisation.
En choisissant d’avancer sans l’avis de la Banque centrale sur le Code des changes, le Parlement s’apprête à créer un précédent institutionnel majeur. Reste à savoir si ce coup de semonce combiné à la pression publique fera enfin réagir à l’avenue Hédi Nouira. Là où la BCT donne l’impression de fonctionner en roue libre, déconnectée de son environnement.
A voir si la BCT continuera de se murer dans un silence qui commence sérieusement à crisper le pays?








