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IDE : La Tunisie franchit le milliard de dollars, mais le Maghreb change d’échelle sans elle

Avec 1,17 milliard de dollars captés en 2025, la Tunisie signe sa cinquième hausse annuelle consécutive, selon le tableau annexe du rapport de la CNUCED sur l’investissement dans le monde. La lecture régionale est moins flatteuse. Le Maroc fait presque le triple, l’Algérie repasse devant, et la série tunisienne vient d’être révisée à la baisse par la CNUCED elle-même.

Le Rapport sur l’investissement dans le monde 2026 de la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (CNUCED), édition intitulée « L’investissement international dans une ère de turbulence », crédite la Tunisie de 1 173 millions de dollars d’investissements directs étrangers (IDE) en 2025, c’est-à-dire de capitaux placés par des entreprises étrangères pour créer ou développer une activité durable dans le pays. La série est remarquable par sa régularité, 654 millions en 2020, 660 en 2021, 714 en 2022, 771 en 2023, 867 en 2024, puis le franchissement du seuil symbolique du milliard, soit une hausse de 35,3 % sur un an et de 79 % sur cinq ans.

Une précaution méthodologique s’impose toutefois, et elle ressort de la confrontation des deux dernières éditions du même rapport. Le texte de l’édition 2025 créditait la Tunisie de 936 millions de dollars pour l’année 2024, en hausse de 21 %. Le tableau de l’édition 2026 ramène ce chiffre à 867 millions. La CNUCED a donc abaissé la base tunisienne d’environ 69 millions de dollars, ce qui gonfle mécaniquement le taux de croissance affiché pour 2025. L’organisation révise d’ailleurs dans les deux sens, puisque le chiffre marocain de 2024 a, lui, été relevé de 1,6 milliard à 1 748 millions d’un rapport à l’autre. La dynamique tunisienne est réelle, son ampleur exacte repose sur une série encore mouvante.

Un bon cru dans un monde qui accélère aussi

La performance tunisienne dépasse la moyenne mondiale, et c’est à mettre à son crédit. Les flux mondiaux ont progressé de 6 % en 2025, à 1 600 milliards de dollars, après deux années de recul, mais le rapport insiste sur la fragilité de cette reprise, concentrée sur quelques mégaprojets et sur les vingt premières économies d’accueil, qui captent plus de 80 % du total. L’Afrique fait la trajectoire inverse, 70 milliards de dollars, en chute de 26 %. Cette baisse est toutefois en trompe-l’œil. L’année 2024 avait été gonflée par le mégaprojet égyptien de Ras El-Hekma, un développement urbain de 35 milliards de dollars financé par les Émirats, et le rapport précise que, hors pics exceptionnels de l’Afrique du Sud en 2021 et de l’Égypte en 2024, les flux africains de 2025 constituent la meilleure performance des dernières décennies. Dans ce paysage, la Tunisie pèse 0,07 % des flux mondiaux et 1,7 % des flux africains. Le milliard franchi est un jalon national, pas un événement continental.

Le classement régional, sans complaisance

C’est la partie du tableau que les communiqués officiels citeront le moins. En Afrique du Nord, dont les flux ont reculé de 56 % à 22,4 milliards, l’Égypte demeure hors catégorie avec environ 15 milliards de dollars, première du continent malgré la normalisation post-Ras El-Hekma. Vient ensuite le Maroc, à 3,34 milliards, dont le rapport salue la diversification vers l’industrie manufacturière et l’automobile, le projet Stellantis d’environ 1,5 milliard de dollars figurant parmi les dix plus grands projets greenfield, c’est-à-dire de création d’activités nouvelles, annoncés en Afrique en 2025. L’Algérie suit avec 1,53 milliard, en hausse de 18,6 %, et repasse devant la Tunisie, quatrième à 1,17 milliard. La Libye elle-même, malgré sa fragmentation institutionnelle, capte 828 millions de dollars, soit 70 % du niveau tunisien. Le verre à moitié plein, la Tunisie progresse plus vite que l’Algérie en pourcentage. Le verre à moitié vide, elle est la seule des quatre grandes économies nord-africaines sous la barre des 1,5 milliard.

Un pipeline de promesses encore à convertir

Les annonces de projets racontent une histoire plus ambitieuse que les flux. L’édition 2025 du rapport créditait la Tunisie de 13 milliards de dollars d’annonces greenfield en 2024, contre presque rien en 2023, dont un mégaprojet de 6 milliards de TotalEnergies dans les énergies renouvelables. L’édition 2026 cite nommément le projet d’hydrogène de 6 milliards de dollars porté par H2 Global Energy, des Émirats, parmi les grands investissements émiratis en Afrique. Ces annonces mesurent des intentions de dépenses futures, pas des flux réalisés, et la CNUCED elle-même rappelle que les chiffres d’IDE ne se traduisent pas toujours par des usines et des emplois. Mais l’écart entre un pipeline de plusieurs milliards et des flux effectifs de 1,17 milliard donne la mesure de l’enjeu tunisien, transformer les mémorandums en chantiers.

L’angle mort, une intégration à sens unique

Le chiffre le moins commenté du tableau est peut-être le plus révélateur. Les IDE sortants tunisiens, c’est-à-dire les investissements réalisés par des entreprises tunisiennes à l’étranger, ressortent à 37 millions de dollars en 2025, après 52 millions en 2024. Le Maroc, lui, projette 813 millions de dollars hors de ses frontières sur la même année, après 1,2 milliard en 2023, ses groupes se déployant en Afrique subsaharienne. La Tunisie attire vingt fois plus qu’elle ne rayonne. Le verrou du contrôle des changes et l’absence de champions nationaux en expansion expliquent l’essentiel de cet écart, qui interroge le modèle d’insertion du pays dans l’économie régionale, au-delà des seuils symboliques franchis.

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