C’est le chiffre le plus spectaculaire du rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Tunisie (BCT), et il est passé inaperçu. La circulation fiduciaire a bondi de 19,0 % en une année, pour atteindre 26 876 millions de dinars tunisiens (MDT), soit 1,29 milliard de billets en circulation. Pendant que l’État vante la digitalisation des paiements, l’économie tunisienne, elle, vote massivement pour le billet. Et la BCT avoue elle-même pourquoi.
– Une accélération sans précédent
Les chiffres du chapitre 4 du rapport sont sans appel. Après +10,7 % en 2023 et +8,4 % en 2024, les billets et monnaies en circulation (BMC) ont explosé de 19,0 % en 2025, à 26 876 MDT, dont 98 % sous forme de billets. Le rapport au PIB nominal saute de 14,1 % à 15,6 % en un an. La comparaison avec le reste du système donne la mesure du phénomène, les dépôts bancaires n’ont progressé que de 7,3 %, le crédit à l’économie de 3,1 %, le PIB nominal de 8,8 % et les prix de 5,3 %. Le cash croît ainsi plus de deux fois plus vite que l’économie qu’il est censé servir. Chaque dinar qui dort en billet est un dinar qui ne dort pas en dépôt, donc qui ne finance ni crédit ni épargne, dans un pays où le taux d’épargne nationale est déjà tombé à 5,3 % du revenu national disponible.
– L’aveu de la BCT
Le plus remarquable est que l’Institut d’émission nomme lui-même les coupables. La préférence accrue pour le numéraire s’explique, écrit le rapport, « par des changements réglementaires majeurs en particulier la réforme de la législation sur les chèques et l’assouplissement des conditions de détention de numéraire ». Autrement dit, la réforme des chèques issue de la loi n° 2024-41, censée moderniser les paiements et dépénaliser le chèque sans provision, a eu pour effet documenté de re-cashifier l’économie. Privés d’un instrument de paiement différé auquel ils ne font plus confiance, ménages et commerçants sont retournés au billet. La BCT ajoute, avec une pointe de condescendance qui vaut citation, que cette expansion « met également en lumière les limites du niveau d’éducation financière ». C’est prendre le problème à l’envers, quand des millions d’agents économiques font le même choix au même moment, ce n’est pas leur éducation qui est en cause, c’est le système qui a cessé de leur inspirer confiance.
– Le paradoxe de la modernisation
Le contraste avec le discours officiel est saisissant. Le 11 juillet, en remettant ce même rapport à la Cheffe du gouvernement, le Gouverneur mettait en avant la digitalisation des opérations, le développement des systèmes de paiement et les premières applications d’intelligence artificielle de la Banque centrale. Dans le même document, la note 40 des états financiers de la BCT chiffre pourtant la facture du cash, les charges de fabrication des billets et monnaies ont plus que triplé en un an, de 9,3 à 28,8 MDT, un coût supporté par la collectivité. Une économie où le billet représente 15,6 % du PIB est aussi une économie plus opaque, plus difficile à fiscaliser, plus perméable à l’informel, au moment précis où l’État cherche des recettes partout, jusqu’à créer un impôt sur la fortune.
– Un vote contre la réforme du chèque
Le billet est un bulletin de vote. En 2025, les Tunisiens en ont glissé pour 4 281 MDT de plus dans l’urne, par calcul sur les encours, et ce vote-là ne se conteste pas en appel. Il dit la défiance envers le chèque réformé, la préférence pour l’anonymat, et la distance croissante entre l’économie réelle et le système bancaire. Tant que cette confiance ne sera pas restaurée, la digitalisation restera un discours de tribune, et la vraie monnaie de la Tunisie continuera de circuler de main en main.








