AccueilLa UNEEl-Kamour sur le fil du rasoir !

El-Kamour sur le fil du rasoir !

La prémonition était largement partagée : l ‘accord d’El-Kamour, pourtant si laborieux, pourrait basculer au moindre faux pas. Trois mois après sa conclusion, il est comme passé à la trappe faute d’avoir tenu ses promesses. La coordination des sit-inneurs , manifestement rongée d’impatience, est repassée à l’acte en annonçant sa décision de mettre le cap sur la vanne dans le dessein de la fermer et, partant, remettre la pression  sur le gouvernement. Il est vrai que ce dernier a  un peu traîné les pieds et n’a mis en œuvre pratiquement aucun des engagements qu’il avait pris pour désamorcer la crise. Sa volonté  à s’y atteler n’en est pas moins présente comme l’a réaffirmé, ce vendredi, le chef du gouvernement, Hichem Mechichi qui a nié toute rupture d’engagement par les pouvoirs publics, affirmant que les promesses données seront rigoureusement tenues malgré le retard  pris dans l’application de certaines c lauses de l’accord.

Dans le même temps,  le gouvernement n’entend pas se morfondre dans la passivité  dont il avait fait montre lors des précédentes négociations, se délestant de tous les moyens de pressions qui pouvaient infléchir l’ordre des choses dans un sens comme dans l’autre. En ordonnant le déploiement des unités de l’Armée  qui ont barré la route aux sit-inneurs  qui se dirigeaient vers la vanne d’El-Kamour, pour procéder à sa fermeture, le gouvernement semble fixer une ligne rouge et changer radicalement  son mode de gérer cette affaire.

A moins que le gouvernement n’aille vite et donne des gages concrets de sa volonté d’aboutir à  une issue satisfaisante,  la situation pourrait prendre d’autres tournures, le gouvernement se trouvant encore sous le faix  de la pandémie du coronavirus et les jeunes de  Tataouine  sous celui  de l’effondrement de l’économie frontalière. Cela s’est ajouté à la militarisation du sud de la Tunisie pour se prémunir contre l’infiltration d’extrémistes militants en provenance de Libye. Cette situation désastreuse a conduit les manifestants à intensifier leurs revendications et à entraver la production de pétrole dans la région pendant des mois, indique une analyse de Carnegie Middle East Center, qui fait remarquer que « les  protestations de Tataouine sont nées d’un modèle de gouvernance  qui a échoué et qui repose sur des relations déséquilibrées entre le centre et la périphérie ». Depuis des décennies, les gouvernements ont moins investi dans les régions du sud du pays que dans les régions côtières du nord, ce qui entrave le développement durable. Le mouvement de protestation a remporté des succès significatifs en 2020, offrant l’occasion de repenser et de restructurer le développement régional d’une manière qui pourrait profiter à la fois au centre et à la périphérie, souligne-t-il.

Les champs pétrolifères de Tataouine contribuent à 20 % de la production de gaz et à 40 % de la production de pétrole de la Tunisie. Cependant, la région est restée très sous-développée, avec un taux de chômage supérieur à la moyenne, des infrastructures publiques défaillantes et un secteur privé en retard. En 2019, le taux de chômage de Tataouine était le plus élevé du pays, à 28,7 %, soit près du double de la moyenne nationale de 15,3 %. Tataouine a également l’un des pourcentages les plus élevés de diplômés sans emploi du pays, estimé à 58 % en 2017. Contrairement aux zones côtières, les écoles du Sud sont négligées et les universités des villes offrent des perspectives d’emploi limitées aux jeunes diplômés.

Les trois moteurs de la crise

La montée de la colère à Tataouine doit être comprise à la lumière de trois facteurs qui ont créé une crise systémique dans le gouvernorat, affirme Carnegie. Le premier est le long déclin de l’économie frontalière à cause de la situation  en Libye et, plus récemment, la fermeture de la frontière à cause de la pandémie. Ce déclin a servi à aggraver les problèmes profonds qui touchent déjà Tataouine. La fermeture de la frontière a entraîné la perte de milliers d’emplois et privé les habitants de la région de revenus précieux.

Le deuxième  est la militarisation croissante de la région, à partir de 2015. Elle fait suite aux attaques de groupes extrémistes tunisiens formés en Libye. Ces politiques musclées ont non seulement aggravé la situation de l’économie frontalière, mais ont également entraîné une crise du pastoralisme. L’armée a fermé les routes de contrebande – réduisant ainsi considérablement les activités transfrontalières – et a soumis de vastes zones à des restrictions militaires. C’est particulièrement vrai à Remada, dans le sud de Tataouine, où les restrictions ont provoqué la colère, en particulier chez les jeunes.

Un troisième aspect de la crise systémique à Tataouine est la persistance du système foncier tribal. Trente pour cent des terres sont soumises à un régime foncier collectif et sont gérées par les conseils tribaux. Ce système a entravé la privatisation, et la fragmentation de la propriété foncière entre les tribus ainsi que les conflits communautaires sur les terres ont découragé les investissements, entravant le développement d’alternatives au pétrole et au gaz.

Le résultat de tout cela a été une crise à plusieurs niveaux et un sentiment au sein de la population que l’approche sécuritaire de l’État ne fait que renforcer la négligence de la région. Selon une enquête, environ 90 % des habitants des deux villes frontalières Ben Guerdane et Dhehiba éprouvent un fort sentiment d’exclusion, qui fait écho à une longue histoire de marginalisation dans le sud de la Tunisie. Cette crise a intensifié les facteurs de migration. Des milliers de jeunes des zones frontalières du sud ont migré ou tenté de migrer vers l’Europe en 2020. On estime à 11 000 le nombre de migrants sans papiers, dont beaucoup viennent du Sud, qui ont atteint les côtes italiennes entre le 1er janvier et le 31 octobre.

Enfin, malgré l’accord du  mouvement d’El-Kamour,  les chômeurs de Tataouine attendent toujours les résultats. La vague de troubles sociaux en 2020 a rappelé que le non-respect des promesses du gouvernement pourrait à nouveau provoquer le mécontentement.  Une analyse prémonitoire !

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