Il y a, en Tunisie, 288 institutions ou associations de microfinance. La loi tunisienne assigne à la microfinance une mission claire. Le décret-loi n° 2011-117 du 5 novembre 2011 définit le microcrédit comme un crédit visant l’aide à l’intégration économique et sociale, destiné à financer une activité génératrice de revenus ou l’amélioration des conditions de vie. Son article 12 impose même aux institutions un objet exclusif, l’octroi de microcrédits et l’accompagnement de la clientèle, rien d’autre. La Vision concertée de 2011, texte fondateur du secteur, parlait d’une microfinance socialement responsable contribuant à la lutte contre l’exclusion financière. Les comptes 2025 de deux institutions, Enda Tamweel et Taysir Microfinance, invitent à mesurer l’écart entre cette ambition réglementaire et la réalité financière.
– Un prix du crédit que la loi voulait calibré sur les coûts
Le décret-loi 2011-117 est explicite sur la formation du taux. Pour les crédits financés sur ressources non budgétaires, le taux doit tenir compte des dépenses effectives nécessaires à l’octroi du crédit, coût des ressources, encadrement, formation et frais d’exploitation. Le taux est donc légalement conçu comme une couverture de coûts, pas comme un levier de profit.
Or les chiffres racontent autre chose. Chez Enda, le rendement du portefeuille, c’est-à-dire les revenus tirés du client rapportés à l’encours moyen, atteint 22,1 pour cent. Chez Taysir, il grimpe à 30,2 pour cent. Les deux institutions se refinancent pourtant à un coût voisin, environ 10,4 pour cent pour Enda et 10,9 pour cent pour Taysir. La marge brute d’intermédiation ressort ainsi à près de douze points chez la première et dépasse dix-huit points chez la seconde, des niveaux sans équivalent dans la banque classique, où le différentiel excède rarement cinq points.
– Une prime de risque qui a largement fondu
L’argument historique qui justifie ces taux élevés est le risque. Mais ce risque a fortement reculé. Chez Enda, le portefeuille à risque tombe de 3,99 à 2,06 pour cent en un an, et le coût du risque comptable recule de 13,332 à 8,730 millions de dinars tunisiens (MDT), soit moins 34,5 pour cent. Une nuance d’honnêteté s’impose, les créances passées en perte montent de 12,183 à 14,992 MDT, donc une partie de l’amélioration vient de radiations. Mais le constat tient, le risque a été divisé par deux sans que le prix au client suive. Chez Taysir, le risque global avoisine quatre pour cent, soit le double d’Enda, ce qui justifie une part de son rendement supérieur. La rente est donc flagrante chez Enda, plus discutable chez Taysir.
– Le sort du profit, ligne de partage
C’est dans la destination du bénéfice que les trajectoires divergent radicalement. Enda dégage un résultat net de 55,312 MDT, une rentabilité des fonds propres de 16,8 pour cent, et distribue 14,097 MDT, soit environ un quart du résultat. Son capital associe l’association fondatrice Enda Inter Arabe à des bailleurs de développement, la belge BIO, la française Proparco, le fonds Sanad. Une logique de développement subsiste.
Taysir présente l’image inverse. Sa rentabilité atteint 63,2 pour cent, près de quatre fois celle d’Enda, et son bénéfice de 17,485 MDT est distribué à hauteur de 80,7 pour cent vers un actionnaire quasi unique, Horchani Finances, détenteur de 99,99 pour cent du capital. L’emprunteur paie 30 pour cent pour qu’un patrimoine familial encaisse quatre cinquièmes du résultat.
– Un avantage fiscal détourné de sa cible
C’est ici que la dimension publique du sujet apparaît. Le décret-loi n° 2011-118 du 5 novembre 2011, publié au JORT n° 85 du 8 novembre 2011, accorde à la microfinance trois exonérations, de TVA sur les intérêts et commissions des microcrédits, de droits d’enregistrement sur les contrats, et de timbre sur les effets tirés en garantie. L’exonération de TVA est la plus lourde. La collectivité renonce à cette recette dans un but précis, alléger le coût du crédit pour l’emprunteur modeste.
Mais lorsque l’institution facture un rendement de 22 ou 30 pour cent sur un risque tombé à deux pour cent, et reverse l’essentiel de son profit à ses actionnaires, l’avantage fiscal consenti par la nation ne soulage plus le client qu’il devait protéger. Il se transforme en marge captée. Le privilège fiscal, pensé comme un soutien à l’inclusion, finit par nourrir la rente.
– Un régulateur qui a fini par agir
L’État l’a reconnu. L’arrêté de la ministre des Finances du 26 décembre 2025 instaure un plafonnement glissant des taux, recalculé chaque semestre par l’Autorité de contrôle de la microfinance, tout dépassement de la moyenne précédente étant réputé excessif. La correction vient du sommet, signe que la déconnexion entre la finalité sociale et la rentabilité était devenue manifeste. La microfinance tunisienne demeure utile et solide. Mais elle doit désormais prouver que le social réglementaire qui fonde sa légitimité, et les avantages publics qui l’accompagnent, profitent encore à l’emprunteur autant qu’à l’actionnaire.
L’Autorité de Contrôle de la Microfinance (ACM), institution publique indépendante qui joue le rôle de superviseur et de régulateur, et qu’on découvre être une société à but lucratif, qui a réalisé en 2024 un résultat bénéficiaire de 1 135 436 DT, pour un total net du bilan de 5 942 881 DT avec un DG payé à 75.558 DT, sans compter la voiture et ses 500 litres d’essence.








