La Tunisie s’acheminerait-elle vers de nouvelles législatives ?

La Tunisie s’acheminerait-elle vers de nouvelles législatives ?

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La mosaïque de partis politiques issus des dernières législatives en Tunisie, devrait être une sorte de puzzle dont les pièces resteraient difficilement assemblables. C’est du moins ce qui ressort des deux principaux sondages de sortie des urnes, Emrhod et Sigma, que devraient confirmer mercredi prochain l’ISIE par la proclamation des résultats officiels. Un puzzle qui fait agiter le spectre de l’article 89 de la Constitution quatre mois après l’annonce officielle, mercredi prochain, des résultats définitifs du scrutin. Mais un puzzle qui laisse déjà planer un sérieux doute, quatre mois avant la date fatidique du 16 février 2020. Il faudra cependant attendre la fin du second tour de la Présidentielle et de toutes les hypothèses et rebondissements qui pourraient s’ensuivre.

  • Ennahdha, grand perdant avec une amère victoire

D’ores et déjà, le «Courant démocratique» de Mohamed Abbou (14 sièges) et le PDL d’Abir Moussi (14 sièges aussi), ont fait le choix de rester dans l’opposition et donc de ne pas prendre part au prochain gouvernement, dont la constitution revient de droit au parti islamiste tunisien Ennahdha. Ce dernier a largement perdu de sa superbe, ne remportant que 40 sièges après les 89 de 2011 et les 68 des législatives de 2014, jusqu’à faire dire à certains observateurs qu’Ennahdha a été le plus grand perdant de ces élections, après Nida Tounes, et si l’on oublie aussi la quasi disparition d’Afek Tounes de Yassine Brahim, d’El Badil de Mehdi Jomaa et du Front Populaire de Hamma Hammami. La Gauche ne semble faire recette en Tunisie.

Mais on pourrait aussi comprendre que c’est un nouveau vote de sanction contre toute l’ancienne classe politique en Tunisie, par un électorat en désenchantement. Mais un électorat vivace, qui ne reste pas figé et qui sait, quelque part, bien utiliser le ressort de la démocratie électorale.

  • La déroute d’Abir et la presque disparition d’Afek, d’Al Badil et du Front de Hamma

Sans le dire directement, mais confirmant sa décision de ne jamais s’allier à Ennahdha qui le lui rend bien, le parti de Nabil Karoui «Qalb Tounes», pourrait aussi rejoindre Mohamed Abbou et Abir Moussi dans l’opposition. Avec les 28 sièges des deux derniers, le 1er bloc d’opposition pourrait ainsi gonfler à 63 grâce aux 35 sièges de Nabil Karoui et probablement à 66 avec les 3 sièges de «Aich Tounsi» d’Olfa Terras qui n’a pas encore définitivement arrêté sa position.

En face, on pourrait retrouver une très probable association Ennahdha et «Coalition Al Karama» de l’avocat Seifeddine Makhlouf. Cette paire pourrait constituer un front de 57 sièges (17 pour Makhlouf et 40 pour le parti islamiste de Rached Ghannouchi) et au mieux 74 si on y ajoute les 17 sièges de Tahya Tounes qui est resté ouvert à Ennahdha, mais pas à Makhlouf. Pour autant, ce groupe ne pourra pas défendre un projet de gouvernement, la majorité simple requise étant de 109 voix.

  • Le poids des OPNI

Un autre groupe-formé de 19 sièges pour lesdits indépendants, 12 pour autres partis et 9 pour différentes coalitions- pourrait être déterminant avec son total de 40 sièges (autant qu’Ennahdha), dans la future carte parlementaire. Un groupe, au sein duquel le phénomène du «tourisme parlementaire» pourrait aussi être déterminant dans le futur équilibre des forces au sein de l’ARP, et notamment chez les 19 «indépendant» dont nombre ont été déjà adoubés par Ennahdha. Ce qui semble certain, c’est que le poids de ces OPNI (Objets politiques non identifiés) sera déterminant. Tout cela finira-t-il par un accord sur un gouvernement ? Partisan, de compétences ou technocrates, ou mix entre les trois ? Personne jusqu’ici n’est capable de le dire.

Faut-il rappeler qu’avec une ARP dominée par deux grands blocs en 2016, il avait fallu le recours à la structure du «Dialogue National», pour que les deux frères ennemis d’Ennahdha et Nida s’entendent sur un 2ème chef de gouvernement, après en avoir renvoyé un premier en la personne de Habib Essid.

  • Kais Saïed, le «Ghost Rider» de l’ARP  

Outsider du 1er tour de la Présidentielle anticipée de 2019, «Ghost Rider», cavalier de l’ombre ou cavalier fantôme, Kais Saïed semble désormais faire cap, toutes voiles dehors, vers la présidence de la République. Cela, d’autant plus qu’Ennahdha a déjà publiquement qualifié Qalb Tounes et son président Nabil Karoui d’ennemis jurés, donnant ainsi instruction indirecte de voter contre lui.

Fin connaisseur de la Constitution, Kais Saïed semble s’être déjà préparé à l’hypothèse d’une ARP-puzzle. Il y a une dizaine de jours, sur la radio privée Express FM, le candidat Saïed dévoilait en effet ses projets en cas d’impossibilité d’entente sur le prochain gouvernement. Son projet serait de recourir à la Constitution et en appliquer l’article 89 qui donne la possibilité au chef de l’Etat de dissoudre l’ARP. Or, au vu de l’actuelle cartographie de la prochaine ARP, on pourrait être dans la configuration, objet de la déclaration de Saïed.

  • Mohamed Ennaceur devrait quitter Carthage le 25 octobre courant

Reste à rappeler quelques dates, possibles ou imaginables, d’un tel scénario. Le mercredi 9 octobre, l’ISIE devrait annoncer les résultats définitifs des législatives. Débuteront alors, de façon officielle, les tractations et les transactions pour la recherche d’un candidat au poste de chef de gouvernement. Le 13 octobre, se tiendra le 2ème tour de la Présidentielle. Il faudra attendre la fin des délais des recours qu’annoncera l’ISIE pour connaître le nom du 4ème président de la République tunisienne. Or on est presque sûr que Nabil Karoui s’y prépare déjà.

Entretemps, c’est-à-dire le 16 octobre, selon le délai fixé par la Constitution, le chef d’Etat, intérimaire ou définitif, devra charger le parti ayant remporté le plus de voix aux législatives de former le gouvernement. Au-delà, l’actuel chef d’Etat intérimaire qu’est Mohamed Ennaceur, devra partir. A bien interpréter le texte de la Constitution, Ennaceur ne pourra pas rester à Carthage au delà du 25 octobre, c’est-à-dire dans 8 jours à compter de ce lundi 7 octobre 2019. Qui s’aventurera à trouver une solution qui ne s’accorde pas avec la Constitution ?

Il est aussi presqu’impossible d’imaginer que la nouvelle ARP se réunisse et prenne ses fonctions, avant l’annonce définitive du vainqueur de la course à la Présidentielle. Une ARP où Rached Ghannouchi, sitôt son immunité assuré, prendra aussi le perchoir.

Le recul de la date de désignation du prochain chef de gouvernement et de la date de vote de confiance pour ce gouvernement, pourrait aussi repousser la date de départ de l’actuel gouvernement. Tenu par l’obligation de voter le budget et sa loi de finances 2020 avant la fin décembre 2019, la nouvelle ARP devra discuter ces deux documents qui n’auront pas été élaborés par le nouveau gouvernement et qui l’y obligeront par la suite. Autant d’éléments d’incertitude et beaucoup d’instabilité politique en perspective, alors que planent des risques financiers imminents.

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