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« On est en 2018 et les Tunisiens sont encore fous de rage », selon le New York Times

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Connu pour la légendaire circonspection de sa ligne éditoriale et très rarement porté sur les affaires tunisiennes, le New york Times a publié, lundi 8 octobre, un article dont le titre a tout pour interpeller, et vivement : « On est en 2018 et les Tunisiens sont encore fous de rage ». Le constat a d’autant plus de relief qu’il est posé par un fin connaisseur outre-Atlantique de la Tunisie, Rory McCarthy, membre du Magdalen College, Oxford et auteur de « Voyage à l’intérieur d’Ennahdha : entre la politique et la prédication».

Il commence par asséner que « les lendemains du printemps arabe n’ont pas toujours été une sombre plongée dans la guerre civile ou dans la contre-révolution, les politiciens de ce pays nord-africain de 11 millions d’habitants où les soulèvements ont commencé en 2011, ont su se frayer un chemin à travers la méfiance, la polarisation et les attaques terroristes avec une pragmatique politique de consensus ».

Mais aujourd’hui, le consensus politique s’effrite et la rupture du contrat social à l’origine des soulèvements demeure en l’état, l’inflation a grimpé, le chômage est obstinément élevé, les grèves et les manifestations de rue sont généralisées. La fragilité de cette transition démocratique vitale s’est soudainement dévoilée.

BCE veut renforcer ses pouvoirs

Après avoir rappelé la fin de l’accord quinquennal passé par le président Béji Caïd Essebsi et son rival Ennahdha, « autrefois mouvement islamiste clandestin », il souligne que BCE partage le pouvoir avec un chef du gouvernement dans un système semi-présidentiel conçu pour empêcher le retour de la dictature, mais veut renforcer le pouvoir de la présidence. L’ambitieux chef du gouvernement, Youssef Chahed, a été suspendu de Nidaâ Tounès suite à la détérioration de ses relations avec le président de la République. Cependant, il continuera d’exercer ses fonctions tant qu’il pourra s’assurer le soutien d’Ennahda. Beaucoup d’autres dirigeants de Nidaa ont quitté le groupe parlementaire en signe de protestation. L’un d’eux s’est plaint que le parti soit devenu une « affaire familiale», en référence au fils du président, Hafedh Caïd Essebsi, qui dirige le parti.

Et alors que Nidaa a remporté les dernières élections avec la promesse de restaurer le «prestige de l’État», mais ne dirige désormais que la coalition au pouvoir, Ennahdha a dilué ses ambitions islamisantes, s’est transformé en un parti de « démocrates musulmans » et a promu le consensus politique, craignant d’être mis à l’écart ou de s’exposer à la répression brutale subie par les islamistes dans les années 1990. Cette approche prudente a provoqué de profonds débats internes sur l’identité propre d’Ennahda, mais elle bénéficie toujours d’un soutien important de la base.

Les manœuvres politiques en vue des élections présidentielles de l’année prochaine sont à l’origine de la brouille entre Nidaa Tounes et Ennahda, note McCarthy. Aux élections municipales de mai, Ennahda s’en est bien tiré, mais Nidaa Tounes est sorti pire que prévu, signe que le parti n’est plus en train de renforcer son assise. Pourtant, les élections municipales revêtaient une signification certaine pour une raison plus importante: le taux de participation ne représentait qu’un tiers de l’électorat inscrit. Cela signifie que le taux de participation a régressé à chaque élection successive depuis 2011. Les Tunisiens sont maintenant extrêmement désillusionnés face aux politiciens de tous les partis.

L’élite tourne le dos aux réformes

L’élite tunisienne s’est concentrée sur la mise en place d’un nouveau système politique en accordant peu d’attention aux profondes réformes sociales et économiques. La vie de ces jeunes qui ont renversé le régime autoritaire de Zine el Abidine Ben Ali en 2011 a à peine changé. Le taux de chômage parmi les jeunes atteint 36%. L’inflation a fortement augmenté, atteignant un sommet de 7,8% en juin de cette année, son niveau le plus élevé depuis près de trois décennies.

L’économie tunisienne dépend largement des exportations de l’industrie électrique, du pétrole et des phosphates, ainsi que du tourisme. Mais la croissance économique est restée faible depuis le soulèvement de 2011 et un effondrement du dinar a entraîné une hausse du coût des importations.

Le Fonds monétaire international a exercé des pressions sur le gouvernement pour dégraisser le secteur public, mettre fin aux subventions et éliminer les inefficiences dans les entreprises gérées par l’État. Les ministres ont commencé à s’y conformer à contrecœur, mais les coûts sociaux sont élevés – et des vagues de manifestations s’ensuivent.

L’Union générale des syndicats tunisiens a appelé à une grève du secteur public pour ce mois-ci et à une grève de la fonction publique en novembre pour protester contre les mesures d’austérité du gouvernement. Le syndicat veut des salaires plus élevés et un gel des suppressions d’emplois dans le secteur public. Mais beaucoup de ces manifestations ne sont pas le fait des partis politiques, des syndicats ou des groupes de la société civile. Les manifestants exigent des emplois et une part plus importante des fondes publics dans les régions marginalisées.

Le catalyseur du Printemps arabe tenait à un contrat social rompu. Les régimes autoritaires ne pouvaient plus se permettre de financer une administration publique pléthorique, des soins de santé et une éducation gratuits et de qualité, et des subventions pour l’alimentation et le carburant, qu’ils présentaient comme une contrepartie de la tranquillité politique contrainte de leurs populations. Le copinage et la corruption ont fait florès.

Une démocratie « dégradée »

Loin de faire montre d’une volonté politique nécessaire à l’élaboration d’un nouveau contrat social, la politique consensuelle de ces dernières années a plutôt favorisé une transition conservatrice. Non seulement les réformes de redistribution ont été mises de côté, mais la qualité de la démocratie s’est progressivement dégradée.

Une cour constitutionnelle promise depuis longtemps n’a pas encore été créée et la Tunisie est sous l’état d’urgence décrété voici trois ans, habilitant le gouvernement à suspendre certains droits des citoyens. L’année dernière, une loi a été adoptée prévoyant une amnistie pour les fonctionnaires de l’ère autoritaire accusés de corruption, ce qui a mis à mal le processus de justice transitionnelle.

En janvier, lorsque la hausse des impôts a provoqué des manifestations nationales, la police a arrêté 800 manifestants. L’été dernier, les organisations de la société civile se sont liguées pour condamner une nouvelle loi préoccupante réglementant leur activité.

Ce n’est pas encore un retour au passé autoritaire. Mais ce n’est pas non plus le futur digne et démocratique pour lequel les Tunisiens ont lutté. On devrait commencer par se doter d’autres lois sur les impôts, l’investissement et les banques qui enrichissent depuis si longtemps une élite des affaires bien en cour et de redistribuer les dépenses dans des régions du pays longtemps négligées, conclut l’article du New York Times.

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