Le premier semestre 2026 livre, dans les statistiques du commerce extérieur par chapitre, un cas d’école de gestion de pénurie et de rattrapage. Le sucre en est l’exemple le plus spectaculaire. Les importations tunisiennes du chapitre 17 dans le document de la balance commerciale tunisienne par chapitre des 6 premiers mois de 2026, quadruplent en volume, passant de 107 430 tonnes au premier semestre 2025 à 424 737 tonnes sur la même période de 2026.
En valeur, elles sont multipliées par 4,6, de 167,3 à 761,8 millions de dinars tunisiens (MDT). L’ampleur est telle qu’elle appelle une lecture attentive du mécanisme sous-jacent.
Le premier réflexe consiste à distinguer l’effet prix de l’effet volume. Ici, le verdict est net. Le prix moyen au kilo ne progresse que de 1,56 à 1,79 dinar, une hausse de 15%. L’essentiel du choc vient donc du volume, pas du renchérissement. Ce n’est pas une facture gonflée par les cours mondiaux, c’est une quantité qui explose. La nuance est capitale, car elle oriente vers une décision d’approvisionnement, et non vers une contrainte de marché subie.



– L’inverse pour le café. On importe plus, mais à prix moindre
La série sur trois ans éclaire cette décision. Au premier semestre 2024, la Tunisie avait importé 123 408 tonnes de sucre. Le volume recule ensuite à 107 430 tonnes au premier semestre 2025, année marquée par les pénuries et les files d’attente devant les points de vente. Puis vient l’explosion de 2026. Ce profil en creux suivi d’un pic ressemble à un rattrapage massif de stocks après une année de sous-provisionnement. L’ordre de grandeur le confirme. En un seul semestre, la Tunisie a importé plus de sucre que sur toute l’année précédente, signe d’une reconstitution accélérée du matelas de sécurité laissé s’éroder en 2025. L’Office du commerce de la Tunisie, qui pilote l’importation des produits administrés, a manifestement changé de braquet.
Cette lecture se renforce quand on observe le miroir du café. Le chapitre 9 recule fortement à l’import, de 55,9% en valeur et de 35,5% en volume, après le pic de 2025. Les importations passent de 376,8 à 166 MDT, et de 32 246 à 20 813 tonnes. Voilà un mouvement inverse et concomitant à celui du sucre. Ce balancier suggère des arbitrages de trésorerie entre produits gérés par la même institution. Les ressources en devises étant contraintes, l’Office pourrait allouer ses moyens en séquence, gonflant un stock quand il ralentit provisoirement un autre. La prudence reste toutefois de mise sur cette causalité. Le repli du café s’accompagne d’une baisse de son prix à l’import de 31,8%, ce qui peut aussi refléter une normalisation du marché mondial après la flambée de 2025, indépendamment de toute décision interne.
Le tableau ne serait pas complet sans les deux autres grands chapitres de l’importation administrée. Les céréales, chapitre 10, progressent de 30,6% en volume, de 1,79 à 2,34 millions de tonnes, pour une facture de 1 841 MDT. Là encore, le prix au kilo baisse légèrement, de 0,87 à 0,79 dinar, ce qui désigne un effet volume dominant. L’énergie, chapitre 27, voit ses importations croître de 24,7% en volume et de 33,2% en valeur, à 8 784 MDT, avec cette fois une part de prix plus marquée, le kilo passant de 2,79 à 2,98 dinars. Ces trois postes, sucre, céréales et énergie, concentrent l’essentiel de la pression sur la balance commerciale du semestre, et ils partagent une caractéristique commune. Ils relèvent de la commande publique et de circuits d’importation pilotés par l’État.
– Le problème ne s’est pas évaporé, il a changé de nature et de date
L’enseignement dépasse le cas du sucre. La balance commerciale tunisienne ne se dégrade pas seulement sous l’effet de forces de marché extérieures. Elle porte aussi la marque de décisions internes de gestion des stocks stratégiques. Le rattrapage de 2026 corrige la pénurie de 2025, mais il déplace la charge sur la trésorerie en devises de l’année en cours. Ce que les statistiques donnent à voir, c’est moins un choc importé qu’un choix d’arbitrage assumé, produit par produit, entre les impératifs d’approvisionnement et les contraintes de financement.
En somme, derrière la ligne comptable des importations, se lit une politique. Celle d’un office qui gère la rareté par rotation, remplit un silo quand il en ralentit un autre, et solde en fin de compte les tensions de 2025 par la facture de 2026.








