La session parlementaire 2019, baptême de feu d’une ARP à la colombienne, aura finalement revécu tous les excès de la précédente, et inventé ses propres dérapages. Du président de l’Assemblée qui délègue son poste du perchoir, pour ne pas y rencontrer ses adversaires, aux députés qui cassent toutes les procédures d’examen de vote du budget, en passant par les tentatives de passage forcé de certaines décisions législatives par cavalier budgétaire interposé, la «colombienne» aura sévi sous la coupole de l’ARP.
Sitôt revenu au pouvoir, le parti Ennahdha est vite repris par ses vieux démons d’islamisation. En effet, dans la foulée des discussions de la loi de finances et du budget de l’Etat 2020 pour éviter le Shutdown, par une nouvelle ARP (Assemblée des Représentants du Peuple) pressée par le temps et avec un ministre des Finances sur le départ et obligé de travailler presque 24/24, le parti islamiste tunisien essaie de passer un nouvel article de la loi de finances.
- La «démission» de Chahed à l’ARP
Des députés, tellement pressés par le temps qu’ils cassent toutes les règles de bonne gouvernance, et passent les 34 articles de la LF sans examen. Ils devront, dès 2020, se coltiner la responsabilité d’examiner une loi de finances rectificative, avant la complémentaire, courant le risque de replonger toute la sphère économique et financière dans l’immobilisme et l’attentisme.
En effet, les opérateurs publics et privés ne prendront certainement pas le risque d’engager des investissements et des projets sur la base d’une LF qui sera certainement appelée à changer, le prochain gouvernement ayant d’autres priorités, d’autres stratégies, et les prochains gouvernants d’autres «chats à fouetter».
Un débat, du budget et de deux lois de finances (la complémentaire de 2019 et la principale de 2020), toutes les deux et dans leurs différentes mesures concernant tous secteurs, qui a été assuré par le ministre des Finances Ridha Chalghoum. Ce dernier a en effet dû affronter, seul, les dizaines de députés et répondre à leurs questions, sans l’appui d’aucun autre ministre. En solitaire, Chalghoum a ainsi remplacé tout un gouvernement. Un gouvernement aussi, dont le chef a sciemment déserté la coupole de l’ARP. Dimanche dernier, il devait en effet assurer la traditionnelle déclaration du gouvernement et répondre aux questions des députés. Comme il l’avait déjà fait avec l’actuel gouverneur de la BCT en février dernier, Youssef Chahed s’était absenté. Chef de gouvernement de gestion des affaires courantes, il aura ainsi en quelque sorte définitivement démissionné de ses responsabilités de chef du gouvernement, laissant son ministre des Finances «se démerder» en solitaire. Le «Colbert de Youssef Chahed» aura, finalement, plutôt bien assuré, même s’il donnait dimanche dernier la nette impression qu’il en avait marre, mais déterminé à faire le job et à l’assurer jusqu’à la fin. Il boycotterait, peut-être à sa manière, le chef du parti Ennahdha devenu président, ou éviterait, peut-être aussi, de l’appeler ainsi. Le fait est que Chahed qui n’avait que des rapports «diplomatiquement corrects» avec le chef des islamistes tunisiens, ne semble pas vouloir lui reconnaître un autre statut que celui de chef de parti qu’il avait déjà évité lors du fameux «Grand débat» des présidentielles. Ou, peut-être encore, tenait-il à éviter qu’on déverse sur lui, et de nouveau, tout le fiel qu’il recevait stoïquement lorsqu’il était aux commandes. L’astreinte est retombée sur le seul ministre des Finances.
- Le cavalier budgétaire, théocratique, de Ghannouchi qui essuie un cuisant échec
En attendant, et profitant de la gabegie, parlementaire (Affaire Abir Moussi) et politique (Interminables négociations pour former un gouvernement), le parti islamiste tunisien tente de revenir à ses vieilles habitudes d’essais d’islamisation du modèle sociétal tunisien, en voulant instituer un nouveau fonds de «Zakat».
Troisième pilier de l’islam, la zakat est un terme utilisé en finance islamique qui désigne l’obligation pour un musulman de donner chaque année un certain montant de sa richesse personnelle par charité. D’où la tentative d’institutionnaliser ce pilier de l’islam rigoriste. C’est aussi un pilier bien défini par des Sourates du Coran qui fixe les conditions, les montants et l’utilisation des fonds de la zakat. Les islamistes tunisiens tentaient d’en faire un instrument social, en y alliant l’aumône pour les pauvres à différentes autres formes de financement. Un outil religieux, qui aurait pu devenir outil de politique sociale et même de politique tout simplement.
Et c’est par le moyen détourné d’un pur «cavalier budgétaire» théocratique qu’Ennahdha s’y prend. Le cavalier budgétaire est une disposition qui n’a pas de place dans le cadre d’une loi de finances. Une disposition, qui nécessiterait le passage par une loi et qu’Ennahdha tente de faire passer à la dernière minute chez la commission ad hoc. Ces derniers refusent. Les députés islamistes persistent et signent et tentent quand même la plénière, mais se font recaler.
La séance de recalage s’était déroulée en l’absence du leader des islamistes tunisiens, Rached Kheriji-Ghannouchi qui a préféré s’éclipser après une brève allocution, pour laisser la présidence de la séance à sa vice-présidente Chaouachi.
- République bananière, République des juges, et désormais République des «Sandouk»
Ghannouchi-Kheriji aura ainsi évité l’humiliation de voir l’insistante proposition de son parti refusée. De son côté, la Tunisie aura évité de se retrouver avec un autre «Sandouk», ou Caisse, et se suffire à celle d’El-karama. Créé depuis 2018, ce nouveau «Sandouk» devait entrer en fonction dès 2019. Il a été voté, et l’actuel chef de gouvernement signera en 2019 les décrets d’application, et devait récolter les dons nécessaires au financement de ladite de justice transitionnelle, pour dédommager les victimes de tous les anciens régimes. Il n’entrera pourtant pas en application.
Nouveau revers pour les islamistes, ces derniers ont tenté, la semaine dernière, à la Commission ad hoc, de faire passer un article dans la LF 2020, ordonnant l’ouverture officielle de ce «Sandouk». La proposition a été rejetée.
Beaucoup de Tunisiens estiment avoir déjà donné à ceux qu’ils appellent les «mercenaires de la lutte politique» contre Bourguiba et Ben Ali. D’autres, notamment parmi tous ceux qui refusent de se remettre au travail, estimant que c’est à l’Etat de la révolution, faite dans cet objectif selon eux, de les prendre désormais en charge.
L’Etat dispose pourtant des structures dédiées aux personnes à faible revenu, dispose d’une base de données pour une meilleure distribution de l’aide à ses véritables méritants. Il ne dispose cependant pas des moyens, ceux déjà récoltés par le biais de la fiscalité, allant en grande partie aux salaires des fonctionnaires et parfois à des projets de développement que les régions concernées mettent à mal et en retardent l’entrée en exécution. Les Tunisiens adorent les «Sandok», comme celui de la compensation. Leurs députés aussi et ils viennent même, aujourd’hui à l’ARP, d’en proposer un nouveau, pour promouvoir la justice, disent-ils !








