Mis bout à bout, les chapitres du rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) racontent une seule histoire que personne n’a encore assemblée. Par le bas, les ménages fuient le système bancaire, le cash a bondi de 19 % quand les dépôts ne progressaient que de 7,3 %. Par le haut, l’État siphonne ce qui y entre encore, 33 231 millions de dinars tunisiens (MDT) de ses titres dorment dans les bilans des banques. Entre les deux, l’économie productive ramasse les miettes.
La fuite par le bas
Les Tunisiens se débancarisent, les chiffres du rapport l’établissent chapitre après chapitre. La circulation fiduciaire a explosé de 19,0 % en 2025, à 26 876 MDT, soit 15,6 % du PIB contre 14,1 % un an plus tôt, une accélération que la BCT elle-même impute à la réforme des chèques. Les dépôts bancaires, eux, ont ralenti à +7,3 %, et l’épargne nationale est tombée à 5,3 % du revenu national disponible brut, son troisième recul consécutif, ne finançant plus que 35,4 % de l’investissement du pays. Le rendement réel de l’épargne réglementée, environ 0,7 point après la baisse des taux, n’incite personne à revenir. L’argent existe, il circule, mais de main en main, hors des circuits qui pourraient le transformer en crédit.
La fuite par le haut
Ce qui entre malgré tout dans les banques en ressort par un second conduit, le guichet du Trésor. Les créances nettes sur l’Administration Centrale représentent 33 % des contreparties de la masse monétaire, contre une moyenne de 11,2 % avant la pandémie. Les banques détiennent 33 231 MDT de titres de l’État, en hausse de 7 113 MDT sur la seule année 2025, près du double des 3 692 MDT de crédits nouveaux consentis à toute leur clientèle. Leur rentabilité s’est déformée en conséquence, plus de 43 % du produit net bancaire provient désormais du portefeuille-titres, contre 30,5 % deux ans plus tôt, pendant que la marge d’intérêt, le métier de prêter, s’effondrait de 14,6 %. Et la Loi de Finances 2026, avec près des trois quarts de ses 27 064 MDT de besoins à lever en intérieur, garantit que le conduit restera grand ouvert.
Ce qui reste au milieu
Entre l’évaporation par le cash et le siphonnage par le Trésor, le bilan de l’année pour l’économie réelle tient en quelques pourcentages. Crédit aux professionnels privés, +2,3 %, négatif en termes réels. Crédit à moyen et long terme, celui de l’investissement, +0,7 %, avec l’industrie en recul de 0,6 % et l’habitat de 1,3 %. Crédit aux particuliers, +1,7 %. Seules les entreprises publiques, +14,7 %, et leur actionnaire échappent au rationnement. Ajoutez un taux de créances classées de 20,8 % sur les entreprises privées, qui décourage le peu d’appétit restant, et la boucle est bouclée, moins de dépôts, plus de titres d’État, moins de crédit productif, moins de croissance, donc moins de dépôts.
Conclusion
Un système financier a deux fonctions, collecter l’épargne et l’allouer à l’investissement. Le rapport annuel 2025 documente, chiffres à l’appui, que le système tunisien perd les deux en même temps, la collecte fuit vers le billet, l’allocation dévie vers le Trésor. Aucune exhortation aux banquiers ne réparera cette double fuite, car ses deux robinets sont entre les mains de l’État, la confiance qui ramènerait le cash vers les dépôts, et la discipline budgétaire qui rendrait le crédit au secteur productif. Le rapport de la BCT aura eu ce mérite, fournir lui-même toutes les pièces du diagnostic. Il ne manque que la volonté de le lire.








