AccueilLa UNE«La nouvelle démocratie tunisienne a la forme mais pas la profondeur»

«La nouvelle démocratie tunisienne a la forme mais pas la profondeur»

La Tunisie a peut-être réussi à échapper au sort de mouvements de protestation similaires ailleurs dans la région, mais l’instauration d’une démocratie de forme, sans profondeur, n’a fait que condamner le pays à plus de chaos. Ce que le pays a fait, entre janvier 2011 et aujourd’hui, c’est simplement survivre à un flux de malheurs sans fin, avec à peine la possibilité de consolider les acquis et de rendre sa démocratie naissante plus résiliente. Encore une analyse qui s’ajoute à celles qui essaiment à l’approche du dixième anniversaire de la révolution du 14 janvier 2011. On la doit  au  chercheur principal à l’Institut de politique étrangère de l’École des hautes études internationales de l’Université John Hopkins, Hafedh Al-Ghwell.

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Dans une réflexion publiée par le site « Arab News » sous le titre «  La nouvelle démocratie tunisienne a la forme mais pas la profondeur », il souligne qu’un marasme économique prolongé, aggravé aujourd’hui par la pandémie de coronavirus , continue d’étouffer les efforts de réformes et d’investissements indispensables, en  particulier dans la moitié sud du pays, où trois personnes sur cinq sont sans emploi. Les affrontements répétés entre civils et forces de sécurité paralysent l’activité économique, tandis que la corruption de l’ère Ben Ali sévit toujours dans certaines régions du pays.

Dans l’ensemble, le chômage reste un problème omniprésent, qui touche principalement les jeunes et les jeunes adultes, qui représentent environ 85 % des chômeurs. Avec le COVID-19 qui prévoit une contraction de l’économie tunisienne de 7 % et un doublement du déficit budgétaire cette année, il n’est pas surprenant d’entendre des rumeurs, principalement de la part de Tunisiens plus âgés, sur la nostalgie de la « stabilité » de l’époque de Ben Ali.

Pas que de mauvaises nouvelles !

Les Tunisiens ont conquis une « nouvelle » liberté, celle  de critiquer librement les dirigeants politiques, et des élections honnêtes et pacifiques leur permettent de choisir qui les gouverne. Les processus politiques ont continué à fonctionner malgré les larges fossés idéologiques entre les hommes politiques laïques et leurs homologues d’inspiration religieuse. Même le décès prématuré du président Beji Caid Essebsi l’année dernière a été suivi d’une transition ordonnée, et de nouvelles élections ont conduit à l’ascension de l’indépendant politique, Kais Saied, à la présidence.

Mais ces acquis ont un ont un coût, relève le chercheur. Outre la tourmente économique étouffante, les assassinats politiques et le terrorisme restent une menace permanente. Les civils et le personnel de sécurité des régions frontalières avec l’Algérie sont aux prises avec des groupes d’insurgés qui revendiquent leur affiliation  à Daesh et à Al-Qaïda. Ailleurs, des jeunes désillusionnés sont de plus en plus souvent victimes des messages radicalisés des groupes djihadistes, tandis que d’autres ont succombé aux sirènes de l’exil  en prenant d’assaut les  bateaux à destination de l’Europe, cherchant à échapper à une démocratie en difficulté qui ne leur permet plus de s’exprimer sur ce qui façonne leur vie.

En outre, ce qui met les Tunisiens en colère, c’est que le dialogue national est dominé par des délibérations hors sujet plutôt que par ce que les manifestants demandaient il y a dix ans. En effet, un discours et un engagement politiques actifs sont essentiels. Cependant, les débats sur la question de savoir si les femmes doivent avoir accès à l’héritage ou si la Tunisie doit tenter d’instaurer une démocratie confessionnelle de type libanais, en réservant la présidence aux musulmans, sont sans intérêt pour ceux qui attendent toujours que la révolution tunisienne tienne ses promesses de travail et de dignité.

Une succession  de gouvernements inefficaces et éphémères, ainsi que d’âpres désaccords au sein d’une Assemblée nationale fragmentée et pour la plupart discréditée, ont bloqué le travail sur les réformes politiques et économiques indispensables. Il est cependant peu probable que les appels à la dissolution du Parlement soient entendus. Même si cela se produisait, ce n’est pas seulement l’absence de consensus au sein du parlement qui entrave la progression des réformes – c’est l’épée à double tranchant de la démocratie.

La peur des décisions douloureuses

Les hommes politiques tunisiens s’opposent à ce que des décisions douloureuses pour l’électorat, telles que l’austérité, le flottement des devises ou la rationalisation du secteur public, soient prises par peur de perdre aux élections. Ainsi, tant que les débats interminables se poursuivent et que des bagarres  occasionnelles éclatent au parlement, l’élite politique peut rester les bras croisés, ne rien faire et laisser la stagnation épuiser les citoyens.

Cette situation n’est pas unique à la Tunisie, car les démocraties avancées de l’Occident sont confrontées au même problème. Déjà, l’incapacité à se montrer à la hauteur de la situation et à s’appuyer sur les fondations posées par les manifestants ou sur les piliers du dialogue consensuel mis en place par la société civile a fait chuter la participation électorale à un niveau très bas. La plupart des Tunisiens ont simplement fait la sourde oreille, ne voulant même plus exprimer les plus faibles attentes de leurs représentants en querelle.  Les Tunisiens sont confrontés à une réalité qui n’est pas perdue dans les autres capitales du monde, à savoir que la démocratie ne fonctionne souvent que pour une minorité exclusive, laissant les autres se débrouiller seuls dans le fossé grandissant entre l’électorat et les élus.

Si l’avenir reste aussi sombre, les Tunisiens resteront prisonniers des mêmes forces que celles que leurs protestations cherchaient à dissiper – et qui sont alourdies par des échecs répétés à escalader un mur impénétrable, conclut le chercheur de l’Université John Hopkins..

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