Les Tunisiens ont connu, au début des années 1990, un grand hold-up. Il s’appelait le » time share ».Le partage rotatif des résidences touristiques qui se vendent à la semaine. Beaucoup ont payé et n’ont rien reçu. Ceux qui voulaient qu’on leur rende leur argent étaient menacés, et très souvent malmenés même physiquement .Les promoteurs de ce projet, qui étaient des Trabelsi ou des familles alliées, ont commencé à opérer, sans cadre juridique. Le projet a démarré en 1992, et le premier texte de loi a été adopté, début 1997 . Il a été voté une première fois puis amendé, pas pour clarifier les rapports des opérateurs avec leurs clients, mais pour engranger les incitations financières et les subventions et gagner du temps lorsqu’une vague d’affaires est portée devant la justice .
Les opérateurs ont rempli les poches, et des observateurs affirment que les Trabelsi ont démarré leur hold-up du pays après une « répétition » dont avaient fait les frais ces pauvres clients tantôt pris au hasard, tantôt triés sur le volet .Pourtant chaque saison, l’administration (l’office national du tourisme tunisien) leur délivre les autorisations, et feint de ne rien voir de leurs dépassements. La seule fois où elle a réagi, c’était lorsque des citoyens algériens ont été spoliés, au début des années 2000 .Elle a aidé les victimes à recouvrer les sommes payées, et collaboré avec la justice pour rétablir les Algériens dans leurs droits.
Après la Révolution, le ministère du Tourisme, n’a toujours pas réagi pour ouvrir ce dossier brûlant , bien que l’ancien ministre ne soit pas avare de menaces contre la corruption dans le secteur . Peut-être que l’establishment de l’avant-Révolution était toujours présent dans la gestion de la profession.
Le cadre adéquat pour traiter ce dossier ne peut être que la justice transitionnelle qui peine à se mettre en route, vu le préjudice matériel et surtout moral subi par les victimes, et l’implication de l’administration dans cette injustice. L’organisation de la défense du consommateur (ODC) qui a accompagné le cheminement de ce dossier peut être d’un grand secours pour préparer le dossier et regrouper les victimes.
Charité ou charlatanisme !
Depuis 2010, quelques mois avant la révolution, s’est installée, en Tunisie , une association qui agit sous la forme juridique de SARL pour se transformer en société Anonyme (SA), aux dires de ses promoteurs . Elle est implantée dans un grand centre commercial de La Fayette, et les autorités financières nous ont informés de manière non officielle qu’il ya une autre association qui opère en zone urbaine nord .Chaque matin, il ya une longue file qui se forme, pour placer l’argent ou retirer les dividendes.
Démarrant notre enquête des lieux de l’association, nous n’avons pas remarqué des querelles devant les locaux des sociétés en question, comme au temps du « time share ». Il ya calme et sérénité à La Fayette. Les sommes déposées sont modestes, les échéances de « placement » sont rapprochées dans le temps, et pourtant, les dividendes sont assez conséquents.
A titre d’exemple, si on place 280 dinars sous la rubrique « primes pour le mois de Ramadan 2013 », on recevra 600 dinars, au mois de juillet .
Dans un communiqué publié le 31 janvier 2013 sur sa page facebook, la société « Yosr Développement » annonce que, du 25 au 31 janvier 2013, elle a versé plus de 14 millions de dinars pour 1800 adhérents, et s’est dit capable de faire beaucoup plus et beaucoup mieux. Elle a appelé ses clients à être patients, compréhensifs et à respecter surtout les RDV et les règles de gestion qu’elle s’impose.
Elle a inscrit son travail dans le cadre de la recherche de solutions aux problèmes de base des Tunisiens : pauvreté, chaumage, déséquilibre social, indépendamment de toute orientation politique ou religieuse, se basant sur 2 principes : La mutualité et L’indépendance, avec savoir -faire et vigilance .
Le 20 janvier, Yosr Développement informe sa clientèle que son site web est « momentanément inaccessible vu le volume des connexions, il sera mis à jour très bientôt ».
Réagissant à l’engouement qui accompagne ses activités, Yosr Développement relève que la réussite et la stabilité de son activité ont permis à des sociétés concurrentes à voir le jour ,il y a quelque mois, et a offert l’occasion à des sociétés financières (banques) et des sociétés d’investissement (bourse) ,qui ont vu leurs parts de marché se réduire , pour agir dans le dessein de ralentir son activité ,en utilisant les rumeurs de toutes les sortes.
Traitant les sociétés concurrentes de haut, Yosr Développement, déplore que ces intervenants copient intégralement et même « bêtement » les formules qui sont les siennes au mépris des principes de base qui les régissent. Elle se garde toutefois de divulguer ses secrets professionnels qui font sa réussite.
On a posé la question à un expert financier qui a répondu qui y a vu une forme de charlatanisme , expliquant que l’argent a un coût et que les dividendes sont générés par le retour sur investissements , qui demandent du temps, en fait plus que les 3 mois dont on parle .
La question demeure donc entière .Tant que les montants et les périodes de placement ne permettent pas de tels profits, d’où vient l’argent restitué aux « investisseurs ».
Nous avons consulté la page facebook de l’association. On y trouve de tout. Des citations de Cheikhs Ghazali et Chaaraoui, qui étaient les parrains des sociétés de placement financier islamique, en Egypte des années 1980 , au début de l’ère Moubarak , et surtout de la société « Rayan ». A cette époque-là, la montée de l’islamisme, en Egypte, s’est accompagnée d’une volonté de dévalorisation de l’activité des banques qui étaient accusées de pratiquer l’usure (Riba) qui est proscrit par l’Islam. Ces cheikhs étaient sollicités pour donner leur onction à ces pratiques en affirmant que les banques conventionnelles pratiquent l’usure (Riba), ce qui facilitera la « migration » des petits épargnants vers les sociétés de placement financier islamique . Les opérateurs islamistes commencent par donner des profits très importants, et pour des périodes pas si longues, afin de booster l’élan de la société qui veut gagner de l’argent tout en « se conformant à l’Islam ».
Mais, au bout de quelque mois ,la loi d’airain de l’économie a fini par avoir raison des élans islamistes , et les agences Rayan ont dû quitter l’Egypte , laissant à l’abandon les petits épargnants qui ont perdu leurs économies, alors que les autorités fermaient les yeux sur cette vaste escroquerie .
Ça sent les LPR
Dans la page facebook de Yosr Développement, on parle d’œuvres de charité faites en partenariat avec la ligue de la protection de la Révolution (LPR) de Kabaria . L’association , en guise de réponse , indirecte, à ses contradicteurs qu’elle ne cite pas , affirme , le 3 avril 2013 , que ses adhérents dépassent actuellement les 48.000 , et vu qu’elle gère des fonds énormes , elle est soumise aux contrôles de la Banque Centrale , du ministère des Finances, et de toutes autres autorités publiques .Un responsable de la Banque centrale a décliné tout lien avec ces associations , et nous a dirigés vers le ministère des Finances et le CMF . Mais, un mutisme total a été opposé par ces 2 organismes à notre démarche.
Le ministère des Affaires religieuses n’a pas répondu non plus à nos questions .Le secrétariat général du Gouvernement, a demandé qu’on lui présente une requête écrite pour qu’il nous réponde. Pourtant, nos questions sont si simples, auxquelles on peut répondre facilement : Quel est le nombre exact de ces associations dans le pays. Est-ce qu’elles sont régies par un cadre juridique spécifique dès lors qu’elles reçoivent et donnent de l’argent .A quel genre de contrôle sont-elles soumises, et qui l’assure. Est-ce que le secrétariat général du Gouvernement a reçu des plaintes de la part de citoyens au sujet des services fournis par ces sociétés de placement financier.
Les services de contrôle relevant de la présidence du Gouvernement, déclarent qu’ils n’ont pas connaissance de l’activité de ces associations, pas plus qu’ils ont vocation à les contrôler.
Un scénario qui rappelle étrangement celui d’une affaire similaire, à partir de 1992. Lorsqu’on pose des questions à l’office du tourisme tunisien au sujet du time share , personne ne daigne y répondre. A cette époque-là, on nous murmurait que Leila Ben Ali ne voulait pas que ce dossier soit discuté et que l’administration le traite en tenant compte des intérêts des victimes : « silence, on pille » . Mais aujourd’hui, personne ne nous dit rien . Seulement quelques observateurs se posent comme nous des questions, et quelques uns d’entre eux évoquent le lien de cet argent avec les échéances électorales prochaines.
L’opinion publique réagit plus vite que les autorités à ces agissements. L’association « Paix et Développement » a publié, le 3 avril courant, un communiqué dans lequel elle lance un appel aux ministères des Finances, de l’Intérieur, des Affaires religieuses et à la Banque Centrale pour intervenir afin de constater les malversations de ces associations se rapportant aux opérations de blanchiment d’argent et de pratiques usuraires. » Paix et Développement » ne cite pas nommément Yosr Développement, mais parle de sociétés constituées, depuis 2 ans, et opérant à La Fayette, à Tunis .
L’opinion publique soulève la question des associations caritatives qui s’activent comme bon leur semble, et dont le financement et les objectifs ne sont pas clairs. Plusieurs observateurs expriment leur crainte de voir ces moyens servir des fins politiques, à l’approche des échéances électorales .
Aboussaoud Hmidi








