Sa tête figurait depuis des mois sur le tableau de chasse des demandeurs de remaniement du gouvernement, parmi ceux qui vivent encore sous l’ancienne Constitution qui ne faisait pas encore de Kais Saïed le chef de tout l’Etat tunisien, et ceux qui cherchent un alibi pour blanchir un président dont le bilan (surtout économique) est presque vide de toute réalisation économique majeure.
Najla Bouden a été révoquée de nuit, et par un bref communiqué, laconique qui ne donnait aucune sorte d’explication au limogeage de la 1ère femme à occuper ce poste dans le monde arabo. Le même soir à Carthage (Coup de colère ou nomination préméditée ?), le nouveau locataire de La Kasbah est intronisé remplaçant.
– Bosseuse, mais en ferait trop au goût de son chef ?
Bosseuse acharnée, ne rentrant que tard la nuit la plupart du temps, l’ancienne cheffe de gouvernement était recluse dans le silence du palais de la Kasbah sous bonne garde des cerbères du palais de Carthage. Généralement isolée du monde extérieur, sauf à aller discuter d’un FMI que son chef abhorre, elle a été cantonnée par un système de gouvernance qui ne reconnaît le droit à la parole qu’au chef de tout l’Etat, et qui réduit la fonction de CdG au simple rôle de premier de ses ministres. Toujours aussi silencieuse devant Kais Saïed, à quelques hochements de tête approbateurs près, Bouden l’universitaire avait fini par développer une sorte de syndrome de Stockholm avec son chef, et n’osait l’interrompre qu’en chuchotant à peine, comme lors de leur dernière rencontre fin juillet 2023 à La Kasbah. Et diplomatiquement correcte jusqu’à l’obséquiosité jusqu’au dernier souffle de son mandat, le 2 août 2023, en face de Saïed venu installer son nouveau Premier des ministres, où elle riait en disant à Saïed « nous sommes devenus amis » avec son remplaçant.
Se prenant au jeu de rôle de cheffe de gouvernement, Najla Bouden avait tenté de faire quelques réformes, comme celle des entreprises publiques où elle avait préparé un texte de loi qui n’a jamais été signé, le projet de loi des entreprises émergentes dit « Innovation Act », ou encore un nouveau code des changes.
– Carton rouge après plusieurs autres jaunes ?
Et c’est, peut-être, ce « trop d’activité » de la cheffe, qui aurait dérangé son chef. Intervenant, mercredi matin 2 août sur les ondes d’une Radio privée tunisienne, l’activiste de l’Initiative « Pour la victoire du peuple », Slaheddine Daoudi, a estimé que « la dernière période a connu une certaine division et un manque de cohésion entre les membres du gouvernement, et entre le gouvernement et la présidence de la République ».
Peut-être aussi que le renvoi de Bouden n’aurait été qu’un carton rouge après différents cartons jaunes que Kais Saïed lui aurait délivrés lors d’audiences antérieures, comme lorsqu’il lui disait, le 26 juin dernier, que « un nombre, et pas des moindres, de responsables de l’Etat restent, soit appréhensifs de prendre une décision, soit cherchant à faire obstacle à l’exécution de toute décision, et la situation ne peut pas continuer ainsi, d’autant plus que des projets existent et que leurs fonds sont alloués », soulignant devant elle que « chaque responsable au sein de l’administration doit, soit être au service de l’établissement public qui lui est confié, soit en laisser la responsabilité à ceux qui se sentent responsables envers le pays et le peuple ». Ou lorsqu’il la sermonnait le 23 mai 2023, que « tout responsable, quel que soit son degré, se doit d’être un exemple de discipline, d’austérité et d’abstinence, ainsi que d’impartialité et de servir uniquement l’État ».
Ou encore, ce 8 mai, en la regardant du coin de l’œil, le jour-même du renvoi de l’ancienne ministre de l’Industrie et de l’énergie Naila Gounji, que « il faut que tous, au sein de l’Etat, respectent la loi, s’obligent surtout à l’obligation de réserve, car ils sont responsables dans l’Etat. Il suffit désormais, à certains, d’arrêter de danser sur les cordes, dans l’Administration et au sein de diverses institutions. Ce genre de dépassement n’est plus acceptable et doit être sanctionné ». Peut-être, alors, que Najla Bouden n’avait pas vu venir le train qui sifflait trois fois avant de la débarquer manu militari !

– Fils de militaire et ancien DRH, serait-il la nouvelle perle rare du chef de tout l’Etat ?
Najla Bouden l’universitaire est donc congédiée par une nuit d’été, et n’aura pas tenu qu’un an, 9 mois et 21 jours, devant l’imprévisible chef de tout l’Etat tunisien. Elle sera la 1ère femme cheffe de gouvernement, la 3ème femme congédiée par Kais Saïed, et le 4ème chef de gouvernement en quatre ans de son mandat. Il aura ainsi fait mieux que Bourguiba (5 premiers ministres en 30 ans), que Ben Ali (3 premiers ministres en 23 ans), que BCE (2 CdG en 4 ans) et comme Marzouki (3 CdG en 3 ans).
Le nouveau CdG de Kais Saïed, Ahmed Hachani est un fils de militaire. La rigueur et la discipline qui caractériseraient ces personnes, pourraient expliquer son choix. Mais peut-être aussi son passé de DRH (Directeur des Ressources Humaines) à la BCT, qui motiverait le choix d’un administratif, chef d’équipe rompu à la rigueur et à la gestion des RH, et surtout appelé à mieux gérer une équipe de ministres pour le compte d’un chef de tout l’Etat plusieurs fois critique à cet égard.
Le nouveau chef de gouvernement est aussi un juriste qui a enseigné la loi aux banquiers. Il est ainsi de la même « race » de juristes que son chef. On dit de lui qu’il est indépendant. Issu de la BCT, on ne pourra plus opposer à Saïed d’avoir intronisé un néophyte en économie et finances, dans une conjoncture où ces deux secteurs conditionnent le devenir de tout le pays et ses perspectives politiques.
En l’installant dans l’ancien bureau de Najla Bouden, le chef de tout l’Etat tunisien n’a en tout cas donné aucune instruction à caractère économique, financier ou de nature à améliorer le climat des affaires en Tunisie, à Ahmed Hachani. « Nous ne sommes en aucune manière disposés à nous départir du rôle social de l’Etat », a-t-il plutôt dit devant le CdG, lui enjoignant « d’épurer l’Administration, de tous ceux qui seraient en lien avec les cartels et les lobbies ».








