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dimanche 28 février 2021
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Tunisie : Jomâa démolit à la hache la classe politique, représailles en vue

Mehdi Jomaa, ancien chef de gouvernement, et qui n’est jamais retourné au business, sans doute à cause de la forte attraction du pouvoir, infiniment plus puissante que celle de son pré-carré dans le secteur privé, a enfin abattu ses cartes, dans un entretien avec Jeune Afrique. Il s’est décidé à descendre dans l’arène politique, autour de laquelle il n’a cessé de tourner mais qu’il redoutait, sans doute à cause des coups qu’on y prend, inéluctablement et à cause des efforts presque surhumains qu’il faut faire pour s’y imposer, face à des politiciens pas aguerris mais incroyablement agressifs et des citoyens intraitables.

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D’abord, en bon communicateur, sans avoir l’air d’y toucher, il démolit à la hache les objets qui encombrent son chemin : Les partis politiques qui se disputent les faveurs des Tunisiens, très maladroitement d’ailleurs. « La faiblesse des partis actuels tient à la fois à leur flou programmatique, à leur coupure d’avec la base et au hiatus qui existe entre les règles qu’ils énoncent et leur pratique quotidienne. Ils invoquent la démocratie de manière incantatoire alors que leurs structures ne sont pas désignées de manière démocratique. Ils prônent l’égalité alors que le recrutement et l’avancement en leur sein se font par copinage. Ce que les Tunisiens refusent c’est la pratique de ces partis, mais aussi « l’esprit partisan », étroit, qui s’apparente au clanisme« .

A propos de son parti politique et des risques de télescopage avec son « think tank », « Tunisie Alternatives », Jomâa dit ceci : « s’agira-t-il d’un parti, au sens classique, ou d’un rassemblement, les choses ne sont pas encore décantées, mais ça sera un mouvement politique, pas une association comme peut l’être le think tank. Le think tank a réuni des experts et des personnalités et nous a permis d’élaborer une vision, de la traduire en programme et en politique publique, et d’identifier les personnes capables de les porter. Mais, en parallèle, j’ai commencé à organiser mes équipes pour faire le lien avec la base, avec les régions. Ce dispositif va naturellement converger pour aboutir à une construction politique, mais nous ne voulons pas nous précipiter. J’insiste en revanche sur la nécessité des déplacement sur le terrain. Ils sont indispensables si l’on veut comprendre les vraies attentes des gens et ne pas les trahir. Vous savez il y a des regards assassins qui vous mettent mal à l’aise et il y a des regards qui vous obligent. Il faut les croiser, les affronter pour saisir humblement la responsabilité qui vous incombe. »

Cet entretien a permis de lever tous les doutes sur le fait que l’ancien chef de gouvernement a déjà mis son costume d’opposant et que c’en est fini des postures tièdes, fades diront certains, des positions médianes, neutres et bienveillantes, place au combat, aux coups, les vrais. Quand on l’interroge sur le rendement du gouvernement piloté par Youssef Chahed, Jomâa rétorque, sans prendre de gant : « Normalement, le budget est l’acte politique majeur d’un gouvernement. Or celui qui a été discuté devant l’Assemblée des représentants du peuple [ARP] n’avait ni cap ni ligne directrice. C’était le cas l’année précédente. On a le sentiment que les turbulences politiques sont devenues bien plus fortes aujourd’hui que durant la période de transition. C’est un comble ! (…). Les élections de 2014 ont marqué la fin d’une transition périlleuse et consacré le retour de la légitimité des urnes. C’était le but. En toute logique, elles auraient dû conférer un minimum de stabilité au système politique, afin de permettre aux responsables de s’atteler à la résolution des vrais problèmes du pays. Or c’est exactement l’inverse qui s’est passé. C’est le grand échec de la classe politique. Il est collectif« .

Il a fendu l’armure, il n’est plus à l’abri

Son extraordinaire aventure a commencé quand son nom a été pioché parmi les nombreux prétendants au sauvetage de la Tunisie, tous des technocrates de haut vol, pour occuper le poste de ministre de l’Industrie, suite à la débâcle du gouvernement de Hamadi Jebali. C’était le 08 mars 2013. Depuis cette date, l’histoire de la Tunisie et celle de Jomâa sont entrecroisées, entremêlées. Cet entrelacement a atteint son paroxysme le 14 décembre 2013, quand on est venu le chercher pour prendre la place de son patron, Ali Larayedh, poussé vers la sortie par la pression populaire suite au deuxième assassinat politique de la post-révolution, celle du député Mohamed Brahmi, après Chokri Belaid. De sa mission de conduire le gouvernement, donc le pays, jusqu’aux élections de 2014 est née cette conviction chevillée au corps qu’il fallait vouer sa vie à l’intérêt national. Avoir la capacité de remuer un pays, le faire bouger, palpiter c’est quand même autre chose qu’être au service de Hutchinson, une filiale du groupe Total, même si son poste était très juteux.

Mehdi Jomâa a rendu les clés du pays à la majorité sortie du scrutin de 2014, Nidaa Tounes et avait déclaré qu’il allait prendre le large. Il avait à un moment agité l’idée de monter une boite de consulting, mais voilà, il n’a rien fait de tangible dans ce sens. A la place on l’a vu tourner autour des grands dossiers économiques de la Tunisie, faire moult déplacements à l’étranger, où d’ailleurs il se faisait volontiers l’avocat de son pays, appelant énergiquement les investisseurs à y aller en masse, participer à des forums internationaux, etc. Mais tout cela n’a permis en rien d’évacuer sa frustration d’être écarté de la direction effective des affaires du pays. Pendant toutes ces années, Jomâa a rêvé d’une sollicitation par les partis politiques et organisations nationales pour être cet homme providentiel qui allait sauver la Tunisie. Il pouvait se le permettre puisque tous les sondages le placent régulièrement parmi les préférés des citoyens pour accomplir cette mission. Alors il a rongé son frein. Mais voilà, ils ne sont jamais venus le chercher. Alors il a jeté son dévolu sur son « think tank », mais ça ne suffisait pas à consumer son énergie et sa passion. Sous la pression de ses proches, qui ont fini par le convaincre qu’il avait une carte à jouer, il s’est résolu à mouiller sa chemise pour aller chercher ce que toute de façon on ne lui offrira jamais sur un plateau : Un mandat du peuple.

Pas de doute, un nouveau gladiateur est dans l’arène. Maintenant qu’il a fendu l’armure, il n’est plus protégé par son statut de technocrate détaché de la chose politique. Tant qu’il était sur son piédestal de sauveur de la nation, à équidistance entre les partis politiques, il était intouchable. Maintenant qu’il a accepté d’en découdre avec les barons de la place, les attaques adverses vont bientôt fuser, et pas de manière feutrée…

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